Arrêtons de fuir les étiquettes
Pablo Sánchez © Zeichnung von Nathanaël Schmid für „Le Regard Libre“
Souvent utilisées pour disqualifier, les étiquettes politiques restent pourtant essentielles pour comprendre les idées et leurs origines. À condition de les manier avec rigueur, elles peuvent enrichir le débat plutôt que l’appauvrir.
Les étiquettes politiques nous font souvent lever les yeux au ciel. Pour cause, dans le débat contemporain, elles servent moins à décrire qu’à disqualifier, en enfermant leurs destinataires dans des catégories imprécises qui appauvrissent les discussions. «Extrême droite» et «extrême gauche» englobent des camps toujours plus larges et disparates, tandis qu’«ultralibéral» est devenu une insulte commode pour quiconque réclame un Etat à taille modérée et une réduction des dépenses publiques.
Ce mésusage participe au rejet des étiquettes elles-mêmes. Combien de fois avons-nous entendu un politicien refuser d’être «rangé dans une case» ou promettre de «dépasser les clivages»? Le procédé est devenu si courant que l’absence d’étiquette passe presque pour une qualité politique en soi.
C’est pourtant se tromper de problème. Ce ne sont pas les catégories politiques qui appauvrissent nécessairement le débat, mais l’usage paresseux que nous en faisons. Bien employées, elles permettent au contraire de remonter l’histoire des idées, de distinguer des traditions intellectuelles et d’enrichir nos cadres d’interprétation du présent. La sidération que suscitent certains mouvements politiques tient d’ailleurs parfois moins à leur nouveauté qu’à notre ignorance de leurs filiations.
Une expérience récente aux Etats-Unis illustre ce que peut produire une étiquette assumée. Depuis la campagne de Zohran Mamdani à la mairie de New York sous la bannière de «democratic socialist», une avalanche d’articles, d’éditoriaux et d’émissions s’est penchée sur le socialisme et la social-démocratie. Il a suffi qu’un candidat revendique ouvertement une doctrine – et surtout qu’il remporte une élection avec elle – pour qu’une question redevienne incontournable: de quel socialisme parle-t-on? Ses références ont été recherchées, ses propositions comparées à différentes traditions, ses adversaires – y compris ceux de son propre camp démocrate – contraints de préciser leurs critiques.
Bien sûr, les qualificatifs ne garantissent en rien la qualité du débat. Un concept mal maîtrisé peut rendre l’échange plus confus encore. L’étiquette n’est utile qu’à une condition: qu’elle s’accompagne d’une étude sérieuse des idées politiques.
Il existe à cet égard une tradition intellectuelle qui mérite d’être réhabilitée, dont Isaiah Berlin demeure l’une des grandes figures. Professeur à Oxford et historien des idées, il consacra une part importante de son œuvre à des courants de pensée auxquels il était profondément opposé – réactionnaires, marxistes, nationalistes, critiques des Lumières –, mais dont il cherchait à restituer les origines, la cohérence et la puissance d’attraction.
Comme le regrettait l’historien Mark Lilla dans nos pages en juillet, cet héritage intellectuel n’a pas trouvé suffisamment de disciples. Plus récemment, le politologue Arnaud Miranda a renoué avec une exigence similaire en étudiant la néoréaction américaine dans Die dunklen Lichter. Le succès médiatique rencontré par son travail témoigne aussi d’un appétit pour ce type d’analyse.
Ces œuvres ont en commun une méthode: prendre les idées au sérieux, définir les concepts, examiner les arguments et retracer les filiations intellectuelles. Le tout, sans infantiliser le lecteur en lui soufflant à chaque page qui sont les bons et les méchants. Elles reposent sur un principe élémentaire, mais trop souvent oublié: toute critique crédible commence par un effort de compréhension.
Il faut donc cesser de fuir les étiquettes et les prendre pour ce qu’elles sont: des catégories imparfaites, mais utiles pour penser le réel si elles sont accompagnées d’une certaine curiosité intellectuelle. A nous de reprendre la main et de refuser qu’elles deviennent des armes destinées à clore le débat. Une étiquette devrait ouvrir l’analyse, jamais s’y substituer.
Korrespondent der Zeitung im Bundeshaus L'Agefi, Pablo Sánchez ist Chefredakteur der Regard Libre. Schreiben Sie dem Autor: pablo.sAnchez@leregardlibre.com.
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