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Politique

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Le provincialisme intellectuel français4 minutes de lecture

par Deirdre McCloskey
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deirdre mccloskey

Dans sa première chronique, l’économiste américaine Deirdre McCloskey critique la rigidité d’esprit des intellectuels français, étatistes et trop tournés vers l’intérieur.

Nous, les anglophones, admirons tous la culture francophone. En Suisse, nous connaissons le grand penseur libéral Benjamin Constant, de Lausanne, ou Jean-Jacques Rousseau, de Genève, cette figure importante de la pensée socialiste. Constant est, avec Tocqueville, Bastiat et même Aron, l’un de mes héros. Tous sont malheureusement démodés dans leur pays natal.

Et partout où l’on parle français, la nourriture est bien sûr meilleure que chez les voisins germanophones. Si je n’avais pas récemment développé une allergie au blé, je pourrais me nourrir exclusivement de pain français, accompagné de vin français, de chocolat et de fromage. A bien y réfléchir, je peux encore manger tout cela, sauf le pain, même si les centaines de vins et de fromages différents sont bien meilleurs avec une baguette parisienne.

Mais il y a un aspect de cette culture que je n’aime pas, surtout en France. Les intellectuels français d’aujourd’hui ont souvent un provincialisme surprenant, un manque choquant de diversité d’opinions et une rigidité de pensée effrayante. Ils sont tournés vers l’intérieur. Les Suisses et les Belges francophones ne sont pas vraiment comme cela, et je les admire pour cette raison. Les Italiens aussi. Ainsi que les Polonais. On peut mesurer le provincialisme par le pourcentage de livres traduits en français à partir, par exemple, de l’anglais. Mais cela s’applique à tous les non-Français. J’ai une amie néerlandaise qui était la directrice et fondatrice de l’Amsterdam University Press. Un éditeur d’une maison parisienne venait chaque année à Amsterdam et se moquait des livres d’art de Saskia. Imaginez un peu: se moquer du siècle d’or de l’art néerlandais (1584-1702). Mon Dieu!

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Peut-être que ce repli sur soi vient du fait que les Français se rendent compte avec agacement que c’est l’anglais, et non le français, qui est désormais la lingua franca – ha, ha – et que, contrairement aux Suisses ou aux Franco-Canadiens, les Français ne connaissent pas très bien l’anglais. En tant que femme honteusement monolingue, je peux difficilement m’indigner du fait que des gens ne connaissent pas bien l’anglais.

Cependant, pour leur propre bien, que ce soit dans les affaires, dans la musique rock, dans l’informatique ou dans le milieu scientifique, les jeunes Français devraient s’y mettre, avec acharnement. En Suède ou même dans la modeste Belgique, il est difficile de trouver quelqu’un qui ne soit pas bilingue ou trilingue. En Suisse, c’est presque impossible. Plus de 90% des Néerlandais parlent couramment l’anglais. Ce n’est pas le cas en France, où seulement quatre personnes sur dix affirment être capables d’avoir une conversation normale dans la langue de Shakespeare.

Face à cette réalité, l’intellectuel français développe des techniques de défense. Il qualifie quelque chose d’«anglo-saxon», puis s’en va en colère. Prenons par exemple l’économie. La plupart des économistes français en dehors de Toulouse, comme Thomas Piketty, ne comprennent pas bien l’économie. Ils font des maths, mais ne savent pas que le prix est et doit être déterminé par l’offre et la demande humaines, et non par l’Etat. Ils conçoivent l’économie comme le font les avocats, en pensant qu’il faut faire des lois. Un de mes étudiants m’a raconté qu’il avait suivi un cours d’économie élémentaire à la Sorbonne où le prof avait demandé à la classe ce qu’on devrait faire en cas d’inflation. La réponse, apparemment, était que l’Etat devrait interdire la hausse des prix.

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J’ai vécu la même chose il y a quelque temps, quand j’ai parlé du libéralisme devant un public belge composé surtout de profs d’économie francophones. Malheureusement, le pays de Voltaire et Tocqueville est plutôt étatiste. Ses habitants pensent que pour être moderne, il faut être illibéral. Mon discours faisait l’éloge du libéralisme «primitif», celui de juillet 1776 et d’août 1789. Il a été accueilli par des applaudissements polis de la part des différents ressortissants présents. Mais pas, ai-je remarqué, de la part des deux économistes français. Le cœur du libéralisme, c’est la devise médiévale Audite et alteram partem: «Ecoute aussi l’autre côté». De la Manche.

Tous les mois, carte blanche à l’économiste américaine Deirdre Nansen McCloskey. Professeur émérite d’économie à l’université de l’Illinois à Chicago, elle est titulaire de la chaire Isaiah Berlin en pensée libérale du Cato Institute, à Washington D.C.

Vous venez de lire un article en libre accès, tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°121). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus.

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