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Lettre à un ami (pastiche philosophique)6 minutes de lecture

par Thierry Fivaz
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Le Regard Libre N° 46 – Thierry Fivaz

C’est une situation gênante que l’on connaît tous. N’importe qui de socialement équilibré a dû y être confronté au moins une fois dans sa vie. Cet étrange malaise qui survient lorsqu’un cher ami dit une connerie. Le mien, d’ami, en dit plutôt rarement, des conneries. J’entends par connerie non pas les petites boutades ou autres calembours que l’on se dit entre copains. Non, j’entends par connerie une proposition assertée avec sincérité, en public qui plus est, par une personne qui la croit vraie – peut-il même arriver que cette personne soit justifiée à croire qu’elle est vraie.

Ce genre ou type de proposition que l’on nommera dorénavant C, peut s’apparenter à l’erreur – dans un sens aristotélicien en tout cas. Aristote considère en effet que l’erreur n’est autre que «dire de ce qui n’est pas qu’il est ou de ce qui est qu’il n’est pas». En cela, la connerie peut être envisagée comme étant une sorte d’erreur, puisqu’elle aussi ne dit pas le vrai. Pour autant, la connerie est-elle réductible à l’erreur? Ou relève-t-elle d’une catégorie ontologique sui generis?

Je m’explique. Il nous arrive parfois – et même pour certains souvent – de dire des choses fausses. En cela, nous commettons des erreurs. Précisons qu’il s’agit de commettre une erreur au sens langagier du terme et non au sens de commettre par erreur une action telle que faire x par erreur. Comprenons que l’erreur qui nous intéresse ici relève de ce que les philosophes appellent généralement un acte de langage. Cela dit, il arrive donc couramment que nous disions des choses fausses ou que nous entendions dire une chose fausse. Exemple des plus symptomatiques: les prévisions météorologiques. Il est fréquent que les météorologues et plus particulièrement les présentateurs qui annoncent les prévisions à la télévision disent des choses qui ne sont pas vraies. Un présentateur pourrait très bien annoncer «qu’il pleuvra demain» alors que, le lendemain en question, il s’avère qu’aucune pluie n’est tombée. Or, le présentateur a-t-il dit une connerie ou s’est-il tout simplement trompé dans ses prévisions et a commis une erreur?

Le bulletin météorologique ne permet pas de répondre de manière satisfaisante à la question. La difficulté provient en effet de sa dimension temporelle, puisqu’au moment d’énoncer «qu’il pleuvra demain» on ignore si le présentateur dit vrai, ou se trompe et dit faux. Dès lors, difficile de lancer devant son poste de télévision «Ce présentateur dit une connerie!», car ce sont les faits, uniquement, qui détermineront la valeur de vérité de cette assertion.

Un exemple peut-être plus probant et utile pour notre enquête pourrait être celui du journaliste. Il arrive en effet qu’un journaliste se trompe sur les faits et que, par suite, il tienne des propos erronés et donc faux. Dans une telle situation, il est parfois proposé au journaliste de faire part de son erreur afin que la vérité puisse être rétablie. Cependant, ne serait-il pas sévère et quelque peu injuste envers la profession de soutenir qu’un journaliste qui s’est fourvoyé dit en réalité une connerie? Là aussi, répondre à cette question n’est pas aussi facile qu’il n’y paraît. Prétendre qu’un journaliste ne pourrait jamais dire de connerie semble en effet beaucoup trop restrictif, car il arrive parfois – et personne ne pourra le contredire – qu’un journaliste dise, effectivement, une connerie.

De ce qui vient d’être dit, peuvent être tirés les enseignements suivants: il existe des erreurs qui ne sont pas des conneries (l’erreur du journaliste) et il existe des erreurs qui sont des conneries (la connerie du journaliste). Laissons de côté la question de savoir s’il existe des conneries qui ne sont pas des erreurs et concentrons notre attention sur ce qui fait qu’une erreur puisse devenir une connerie.

Une idée possible pour distinguer la connerie de l’erreur serait d’envisager la connerie comme étant quelque chose d’intentionnel (dans le sens de faire intentionnellement x). La connerie serait donc le fait de dire intentionnellement le faux, alors que l’erreur surgirait lorsque l’on dit le faux d’une manière inintentionnelle. Cette distinction s’avère cependant délicate à soutenir du fait que nous avons préalablement dit qu’une personne qui dit une connerie croit que ce qu’elle dit est vrai. Or, il semble invraisemblable de croire que ce qu’on dit est vrai et le dire, tout en voulant intentionnellement que ce qu’on dit soit faux. L’intentionnalité est donc une caractéristique incapable de discriminer correctement la connerie de l’erreur.

Une seconde idée, sans doute plus prometteuse, serait de nous intéresser à l’objet de l’erreur. Une erreur possède en effet toujours un objet ou un contenu. Dans le sens qu’une erreur est toujours au sujet de quelque chose ou à propos de quelque chose. Impossible en effet qu’une erreur ne soit au sujet de rien. Lorsque notre chef, un cher ami ou notre grand-père nous dit «Tu as commis une erreur», nous lui demanderons forcément d’un air soucieux «Qu’est-ce que j’ai dit, quelle est mon erreur?», ce à quoi nous serions très surpris qu’il nous réponde «Ton erreur n’est au sujet de rien». Une erreur porte donc toujours sur quelque chose, et ce sur quoi porte l’erreur est l’objet de l’erreur.

Or, il s’avère que l’objet de l’erreur a pour singularité d’être toujours faux. Toutes les erreurs ont effectivement en commun que leur objet n’est jamais vrai. L’erreur d’un journaliste a pour objet quelque chose qui n’est pas vrai, comme le fait d’affirmer à la radio que «Lance Armstrong est le premier homme à avoir marché sur la lune». Or c’est ici que peut être envisagée la distinction entre l’erreur et la connerie. C’est que si la connerie comme l’erreur ont pour objet une proposition fausse, la connerie se distingue par le fait que la proposition fausse est tenue pour hautement vraie par la personne qui l’asserte, alors que sa fausseté semble évidente pour tous. Si cela doit encore être vérifié, il semble d’autre part que la connerie, à l’inverse de l’erreur, possède une dimension publique. En effet, dire une connerie est une tentative infructueuse de décrire le monde; or, on décrit le monde pour les autres. Un critère important semble être d’ailleurs le nombre de personne sachant que ce qui est dit n’est pas vrai. En effet, il arrive qu’une connerie ne soit pas identifiée par des gens peu attentifs ou peu scrupuleux à identifier la fausseté dans certains propos.

Dire une connerie revient donc à asserter quelque chose en public que l’on croit vrai, mais qui cependant est faux et dont un nombre m de personne sait que ce n’est pas vrai. Plus l’assistance est grande, plus la connerie a des chances d’être identifiée, et plus ce qui est considéré comme vrai est éloigné de la vérité, plus grande est la connerie.

Une connerie C survient lorsque S croit que P est le cas et que S affirme P devant n personnes, alors que P est faux. Le degré de la connerie (dc) est proportionnel à l’évidence de la vérité de non-P; plus n est grand, plus la connerie a des chances d’être identifiée, si et seulement si, m personnes sur n savent que P est faux. Si m=0, alors la connerie ne peut pas être identifiée. La condition nécessaire pour qu’une connerie soit identifiée est que m≥1, ajoutons que si m=n alors S se tape la honte de sa vie.

Tout cela pour dire, mon cher ami, que, l’autre jour, tu as asserté, en public, une proposition P que tu croyais vraie, mais qui était fausse et dont hormis moi, personne d’autre ne savait qu’elle l’était. Et comme ce que tu croyais vrai (P) était faux, et d’une manière considérable, non seulement, hormis moi personne n’a identifié la connerie que tu as dite, mais j’ai le devoir en tant qu’ami de te dire que c’était vraiment, mais alors vraiment, une grosse connerie. Une connerie au sujet de quoi déjà? Oh, ça, je ne sais plus.

Ecrire à l’auteur: thierry.fivaz@leregardlibre.com

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