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Philosophie

L’essai du mois

«Rire» avec Philippe Val3 minutes de lecture

par Jonas Follonier
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rire philippe val

Dans son essai sur le rire publié aux Editions de l’Observatoire, l’ancien directeur de Charlie Hebdo et de France Inter explore ce que cet art humain nous dit de la valeur de l’étonnement. A lire.

On croirait suivre la description de la panthère des neiges par Sylvain Tesson quand Philippe Val nous avertit en préambule de son essai: «Le rire n’est pas un animal domestique qui vient quand on l’appelle. Il faut de longues heures d’observation, de patience, d’attente et d’approche stratégique pour avoir la chance d’apercevoir sa beauté fuyante, et pour s’émerveiller devant sa puissance et sa grâce.» Ainsi, le lecteur ne sera pas surpris par la forme tâtonnante de Rire. Au fil des pages, il reconnaîtra même dans cet ouvrage réalisé par petites touches un éloge de l’étonnement.

Le rire, qui n’a rien d’anodin, a en effet un rapport avec l’étonnement. Sa légèreté, faussement badine, rappelle les paradoxes et les surprises de ce monde. Selon Philippe Val, ce n’est pas un hasard si les personnes les plus drôles sont aussi les plus humbles intellectuellement – celles qui se laissent surprendre. Ainsi de «Churchill, l’homme qui, à son époque, avait peut-être le plus le sens de la fantaisie, du scepticisme, du tragique et de la blague», note l’auteur.

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L’ancien directeur de Charlie Hebdo et France Inter va même un cran plus loin. Il suggère non seulement que les personnalités riant le moins s’avèrent souvent les moins ouvertes d’esprit, mais aussi – faut-il s’en ébahir? – que c’est parmi elles qu’on trouve les tenants des discours les plus absurdes, insensés, contradictoires. Val prend l’exemple d’Annie Ernaux:

«Fille d’un buraliste rural, elle a fait de brillantes études et produit une œuvre qui lui vaut une renommée internationale, une reconnaissance sociale et des droits d’auteur raisonnablement astronomiques. Rien à redire à cela; elle n’a volé personne, elle a su conquérir un public avec une œuvre personnelle qui lui apporte la plus grande estime du milieu littéraire et universitaire de son pays. Mais, fidèle à l’Ancien Testament de Bourdieu, toute son œuvre dénonce l’impossibilité pour ses semblables nés dans la petite pauvreté d’accéder à la réussite et à la reconnaissance sociale. Elle est la preuve vivante du contraire, mais plus c’est faux, plus ça plaît. Jamais un sourire, jamais un rire; c’est avec une morgue de fer qu’elle récite son bréviaire de la haine des méchants riches avec lesquels elle n’a rien en commun, hormis la richesse.»

L’absurdité est ridicule. Or, le ridicule ne tue pas. Dès lors, et c’est le passage le plus intéressant du livre sur le plan politique, l’hégémonie culturelle – devenue communiste et woke dans les démocraties libérales, selon le chroniqueur à Europe 1 et Léman Bleu – a beau être ridicule, car dogmatique, nuisible et incohérente, elle n’en prospère par moins en raison de son ridicule même. C’est son absence d’ouverture d’esprit, de remise en question et donc d’autodérision qui en fait le succès. Il incombe alors aux âmes en quête de vérité, de justice et de beauté de porter l’humeur inverse, celle de l’humour:

«Pour l’esprit libre qui a conscience de la frontière fragile qui sépare la décence de l’indécence, l’héroïsme de la lâcheté, la bonté de la méchanceté, le sourire de la Joconde est un sourire de complicité: ‘‘Le monde que toi et moi nous contemplons est une blague, mais chut!…’’ Car si c’est bien elle qui est accrochée au mur dans un cadre, le tableau, c’est nous, et le spectateur, c’est elle. Si le monde entier défile au Louvre, ce n’est pas pour la voir, c’est pour être vu par elle. Son sourire n’est énigmatique que si l’on ne saisit pas que nous sommes en train d’observer quelqu’un qui nous observe. Pour les âmes aristocratiques capables de pleurer et de rire d’une même chose, ce demi-sourire est une caresse échappée du pinceau de Léonard, et qui voyage à travers les siècles.»

Philosophe de formation et journaliste de profession, Jonas Follonier est le rédacteur en chef du Regard Libre. Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Vous venez de lire une recension tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°116).

Philippe Val 
Rire
L’Observatoire
Avril 2024
215 pages

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