Démonter le mythe anti-démocratique en Afrique
L’essayiste Ousmane Ndiaye, ancien rédacteur en chef Afrique de TV5 Monde. Photo: Darnel Lindor
Dans L’Afrique contre la démocratie, le journaliste sénégalais Ousmane Ndiaye démonte un récit de plus en plus répandu: celui d’un continent supposément incompatible avec la démocratie. Une enquête vigoureuse sur une idée devenue alibi des nouveaux autoritarismes.
«L’Afrique n’est pas faite pour la démocratie.» Ce mythe s’est imposé comme une évidence paresseuse. Il a cheminé lentement, des discours aux esprits. Devenu une arme rhétorique chez les dictateurs, il a séduit certains intellectuels et militants panafricanistes, jusqu’à rencontrer un écho considérable au sein des populations africaines. Dans son essai L’Afrique contre la démocratie, Ousmane Ndiaye, ancien rédacteur en chef Afrique de TV5 Monde, s’emploie à démonter méthodiquement cette construction idéologique aux conséquences néfastes.
Depuis les indépendances, la démocratie a été progressivement disqualifiée de l’autre côté de la Méditerranée. Les «révolutions démocratiques» des années 1990 promettaient une rupture profonde avec les régimes autoritaires. Mais l’alternance tant espérée, incarnée par l’arrivée au pouvoir d’opposants comme Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire ou Alpha Condé en Guinée, s’est révélée n’être qu’une continuité de l’autoritarisme sous un autre visage. Cette «tragédie des opposants historiques», comme l’appelle Ndiaye, a fortement participé à la désaffection envers les systèmes démocratiques.
Impasse du panafricanisme
A cette «tragédie des opposants» s’est ajouté un récit selon lequel la démocratie ne serait qu’une importation de l’impérialisme européen. Un système inadapté aux réalités africaines. Le journaliste sénégalais montre que ce discours sert surtout d’alibi. Porté par une constellation de figures telles que l’activiste Kemi Seba ou le journaliste Alain Foka, il légitime des régimes autoritaires présentés comme plus souverains, plus efficaces et «véritablement» africains.
Les juntes du Sahel sont ainsi élevées au rang d’espoirs du panafricanisme, leurs dirigeants héroïsés, tandis que les mesures liberticides sont passées sous silence. Certains intellectuels comme Boubacar Boris Diop ou Aminata Dramane Traoré, autrefois chantres de la liberté, minimisent aujourd’hui les crimes des dictatures au nom de la lutte contre l’impérialisme. Ils sont devenus, selon la formule de Ndiaye, «le paravent intellectuel du déni démocratique».
Le cas rwandais apparaît comme le plus paradigmatique. Erigé en modèle absolu, le Rwanda de Paul Kagamé est invoqué comme la preuve qu’un autoritarisme efficace vaudrait mieux qu’une démocratie instable. L’essayiste signale que ce modèle fonctionne avant tout comme un symbole. Les résultats sont bien plus contrastés.
Après plus de vingt ans sous Kagamé, le Rwanda demeure l’un des pays les moins développés au monde selon l’Indice de développement humain, loin derrière des démocraties comme le Botswana ou le Cap-Vert. Le développement économique se concentre essentiellement à la capitale Kigali, qui ne regroupe qu’environ 17 % de la population. Ailleurs, le miracle rwandais s’estompe. L’argument de l’efficacité se révèle bien fragile au regard du coût politique: une opposition éliminée et une presse muselée.
Ingérences occidentales
Face à ce mythe anti-démocratique, le journaliste sénégalais renverse la perspective et s’efforce d’arracher la démocratie à son assignation occidentale. Sans tomber dans une idéalisation de l’Afrique précoloniale, il rappelle que le continent n’a pas attendu l’Europe pour inventer des formes de délibération, de représentation et d’équilibre du pouvoir. Ndiaye défend que la colonisation a surtout enrayé des formes démocratiques endogènes. Cette thèse stimulante est étayée par plusieurs exemples, comme la République léboue au XVIIIe siècle ou certaines pratiques amazighes et touarègues, qui auraient toutefois gagné à être davantage approfondis.
A grand renfort d’analyses et de portraits, L’Afrique contre la démocratie s’impose comme un essai courageux. L’auteur ne nie ni la réalité de l’impérialisme, ni celle des ingérences occidentales, mais il refuse d’en faire une explication totalisante et une fausse justification de régimes dictatoriaux. Cette position est sans doute la plus honnête intellectuellement pour penser l’Afrique contemporaine. Et la moins rentable politiquement.
Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: pablo.sánchez@leregardlibre.com.
Vous venez de lire un article en libre accès, tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°124). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus.

Ousmane Ndiaye
L’Afrique contre la démocratie
Riveneuve
Juillet 2025
172 pages
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