La journaliste Marianne Grosjean adresse un message dans chacune de ses chroniques. Ce mois-ci, elle loue l’utilité du service civil, également pour les femmes.
«Servir et disparaître». Un petit rappel à mon conjoint d’origine française de l’adage des politiciens suisses a suffi à lui chauffer la bile. «Sérieusement? En France, ce serait plutôt “profiter et perdurer”…» Evidemment, il faisait moins référence au bal des premiers ministres qu’à la classe politique en général, qui fait «revenir les petits copains en les nommant ministres en douce». Remonté, il a ensuite embrayé sur la défiance des Français envers leur gouvernement, et sur le désamour envers leur pays. Un désamour qu’il vit aussi. S’ils commencent à taxer les Français de l’étranger pour renflouer les caisses de l’Etat, je rends mon passeport», a-t-il asséné lors d’un dîner de famille, entre le saucisson brioché et les escargots.
Personnellement, ça me ferait quelque chose de ne plus être suisse. J’aime les choses consensuelles – la fondue, se baigner dans les fleuves, les cars postaux, le bas taux de chômage et le réseau CFF – et j’aime aussi les choses que l’on avoue moins facilement en public. Par exemple, le fait qu’il n’y ait pas de «cordon sanitaire» entre l’UDC et les autres partis. Que la gauche puisse critiquer, même de manière musclée, le parti conservateur sans devoir le salir en l’associant constamment au fascisme. Ce respect empêche, selon moi, l’UDC et son électorat de se radicaliser et arrondit les angles. Dans la même veine, j’aime le fait qu’une émission comme «Week-end entre ennemis», réunissant personnalités woke et anti-woke signée Jacob Berger et Laurence Gemperlé, puisse voir le jour dans notre pays. Que les participants, que tout oppose, puissent croiser le fer à la fondue, s’émouvoir des larmes de leurs adversaires au petit déj’, puis s’embrasser à la messe (si, si!), c’est du jamais vu en téléréalité. Vous imaginez le concept en France, avec des LFIstes et des militants Génération Zemmour ensemble? Bastonnade assurée.
Alors, comment faire pour que les Suisses continuent d’aimer leur pays tout comme leurs adversaires politiques? Comment faire pour éviter d’en arriver à la situation civile française?
Puisqu’on aime mieux ce que l’on connaît bien, faisons connaître les systèmes et les habitants de la Suisse à un maximum de jeunes adultes. En rendant par exemple obligatoire le service civil pour les femmes (jugées aptes), à l’instar des hommes qui ne souhaitent pas faire l’armée. Elargissons les domaines d’action au-delà de la santé, de l’environnement et des catastrophes: envoyons des civilistes aider à la ferme, ou dans une famille de jeunes enfants qui ne peut pas se permettre de payer une jeune fille au pair, proches aidants d’une personne âgée ou en situation de handicap. Le tout, bien sûr, dans une autre région linguistique et si possible dans un autre contexte social et géographique: si l’on habite un loft huppé de la Goldküste, on se retrouvera dans une ferme isolée de Bourg-Saint-Pierre, et vice-versa.
Plus exotique qu’un Erasmus européen, cette plongée dans un autre monde serait aussi une chance pour les jeunes issus de familles dysfonctionnelles d’expérimenter une autre façon de vivre, peut-être d’y puiser la force de viser un modèle différent pour leur vie d’adulte. Une chance aussi pour les nantis de réaliser les difficultés de familles moins aisées au quotidien, et de développer leur empathie et leur com- préhension des enjeux sociaux. Enfin, un boost linguistique pour tous, et bien sûr, le sentiment d’être utile à son pays. Bref, l’incarnation de l’adage «servir et disparaître», un exercice utile aux futurs citoyens et politiciens du pays.
La journaliste Marianne Grosjean adresse un message à nos lecteurs dans sa chronique.