Un miroir tendu à nos consciences
Dessin: Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre
Chaque mois, le youtubeur Ralph Müller livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque. Ce mois-ci, il explore la banalité du mal à travers Nuremberg.
Le film Nuremberg de James Vanderbilt (2025) raconte le célèbre procès du régime nazi sous l’angle du rôle joué par Douglas Kelly, psychiatre américain chargé d’évaluer la santé mentale des accusés et de veiller à ce que ceux-ci ne mettent fin à leurs jours.
A la fin du film, on voit le protagoniste dans une émission de radio pour discuter du livre qui lui a inspiré son expérience. Profondément marqué, il défend sa thèse avec l’énergie prophétique d’un témoin soucieux de prévenir de futurs drames. Au cours de son aventure, il fut amené à côtoyer plusieurs hauts dignitaires nazis, au premier rang desquels Hermann Göring, le numéro deux d’Hitler, et, au moment du procès, numéro un de ce qui restait alors du parti.
Au cours de ses entretiens, Kelly eut le sentiment croissant qu’il n’avait pas affaire à des hommes «à part», des hommes qui auraient, fût-ce dans le mal, une disposition ou des compétences pouvant expliquer le caractère inouï de leurs actions. Il lui apparut que ces individus étaient pour la plupart médiocres et incroyablement normaux. Ces hommes avaient été les simples rouages d’une machine. Et c’est sans doute là que réside la leçon de l’Histoire, comme l’a montré Hannah Arendt de façon notoire: le mal devient banal quand la responsabilité se dissout dans les méandres d’un système, quand l’individu se dissout lui-même dans l’inhumanité d’une mécanique dont les dimensions sont telles qu’elle ne semble pas le concerner. Ajoutez à cela les prestiges de l’idéologie et la conscience se résorbe pour de bon.
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Cette idée est inconcevable pour les journalistes que l’on voit interroger Kelly à la fin du film. Durant la discussion radiophonique, le psychiatre va jusqu’à déclarer que ses concitoyens seraient bien bêtes et bien naïfs de croire que la prochaine fois que des horreurs comme celles commises par les nazis se produiraient, ils en seraient avertis à l’allure des costumes. Là où le réalisateur s’est montré particulièrement subtil, c’est dans l’ultime dialogue de son œuvre. Un des journalistes accompagne le psychiatre vers la sortie du studio et lui dit:
«Un petit conseil: cracher sur votre pays n’est sûrement pas le meilleur moyen de vendre votre livre.»
Le médecin, résigné à être incompris, s’en va sans rien ajouter.
Cette dernière ligne de dialogue est forte parce qu’elle rejoue, sur un tout autre plan, la logique sous-jacente à la folie totalitaire. En effet, tandis que l’un s’inquiète avant tout de l’avenir de l’homme, l’autre semble tenir d’abord à l’image de son pays. Si la thèse du médecin ne le satisfait pas, c’est parce qu’elle dit une chose essentielle et qui change tout: les nazis n’ont pas été nazis parce qu’ils étaient ces individus-là en particulier – ce qui les placerait à une distance réconfortante de nous. C’est la nature humaine qui était en cause, dans sa capacité à faire le mal, et il en résulte que la responsabilité de l’humanité est celle de tous les hommes. Ce serait une erreur de se rassurer en croyant que cette cruauté historique fut propre à un groupe qui se situerait, par sa monstruosité, en dehors du spectre de l’humanité.
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Cette leçon peut être étendue plus largement au fait de croire que l’ennemi détient le monopole du vice.
Le film se conclut sur cette citation de Robin G. Collingwood: «On sait de quoi l’homme est capable à ce qu’il a déjà fait.»
Le formateur Ralph Müller livre dans chaque numéro son analyse cinglante d’un phénomène de société. Retrouvez ses vidéos sur la chaîne YouTube «La Cartouche».
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