Les Journées photographiques de Bienne

Article inédit – Marina De Toro

Du 4 mai au 27 mai 2018, ce sera l’occasion de découvrir la 22e édition des Journées photographiques de Bienne dont la direction a été reprise par Sarah Girard depuis février de cette année. Ces Journées consistent en des expositions réparties dans six endroits différents de la ville de Bienne : le Photoforum Pasquart, le Nouveau Musée, la Gewölbe Galerie, la Farelhaus, Le Grenier ou encore la Schule für Gestaltung.

Cette année, c’est le bonheur, ou plutôt la représentation qu’on s’en fait, qui est questionné par les nombreux photographes professionnels. Ils viennent des quatre coins du monde, mais on retrouve aussi des photographes suisses comme Thomas Brasey, Calypso Mahieu et bien d’autres encore. En plus des expositions, divers événements vont animer ces quatre semaines photographiques avec des conférences, ateliers, projections, concours et visites. A l’occasion d’une rencontre avec Sarah Girard, nous avons pu discuter plus amplement de l’événement, mais aussi des usages contemporains de l’image dans notre société.

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Sarah Girard, directrice des Journées photographiques de Bienne depuis février 2018

Le festival, ses projets et ses événements

Le festival aura lieu sur quatre semaines avec vingt-trois expositions comprenant celle des travaux de dix-neuf photographes ainsi que des projets collectifs. Les Journées photographiques débuteront le 4 mai 2018 avec un vernissage dont l’introduction se fera par une performance du théâtre Am Stram Gram de Genève. L’objectif du festival est de présenter les nouvelles tendances photographiques en Suisse et à l’étranger par de jeunes artistes. Le but est aussi de montrer la photographie comme une « démarche citoyenne », selon Sarah Girard, et de considérer « le photographe comme un membre actif dans son environnement social. »

Accompagnés des expositions permanentes, des événements vont avoir lieu afin d’animer le festival et d’approfondir la découverte photographique en lien avec la question du bonheur. Il y aura aussi des projections et des conférences, dont celle sur la « Photographie et sociologie : histoires croisées » animée par Michaël Meyer (Université de Lausanne) et Fabien Reix (Centre Emile Durkheim), qui vont présenter la naissance simultanée de la photographie et de la sociologie. La photographe française Sandra Mehl présentera aussi un travail en relation avec la sociologie, dans lequel elle exposera le suivi de deux sœurs adolescentes dans leur évolution identitaire.

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Sandra Mehl, Ilona et Maddelena, 2016 © Sandra Mehl

Du côté helvétique, le travail de Thomas Brasey offrira une vision autour des vestiges que le groupe Bélier a laissés derrière lui dans les années 1970 pour l’indépendance jurassienne. Dans « Les formes de l’illustration du pardon », la hongroise Lana Mesìc exposera des photographies des victimes et des persécuteurs du génocide au Rwanda dans les années 1990. L’artiste nous présente les rencontres qu’elle a organisées entre les victimes et les persécuteurs pour « leur faire mesurer le pardon », comme l’explique Sarah Girard. Le pardon se présente ici comme un chemin possible pour arriver au bonheur. Durant la dernière semaine du festival, une réflexion autour des perspectives entre la médiation culturelle et la photographie sera proposée avec Franziska Dürr, Christine Loriol et Kuverum 10 comme invités.

La photographie est un art en constante évolution et parvient toujours à innover grâce aux nouveaux outils technologiques. C’est notamment le cas du projet collectif « Photographing Virtual Spaces », en collaboration avec le Fotomuseum Winterthur, qui exposera des travaux issus d’ateliers consacrés à la photographie dans les espaces virtuels. Cette exposition débutera le 6 mai prochain au Photoforum Pasquart. Puis, de l’autre côté de la route Seevorstadt, le Fond national suisse de la recherche scientifique présentera les résultats d’un concours de photographie scientifique au Musée Schwab.

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Thomas Brasey, LIBRE 2012-ongoing © Thomas Brasey

La photographie comme art engagé 

L’art photographique pratiqué de manière professionnelle est bel et bien une démarche engagée. La directrice en est convaincue : « c’est utiliser l’image pour questionner des pratiques photographiques et sociales. » Aujourd’hui, l’usage des nouveaux médias tels que les réseaux sociaux pose des questions sur l’utilisation actuelle de l’image. Plusieurs expositions des Journées photographiques interrogeront les nouvelles manières d’utiliser l’image, à l’instar de l’exposition « Photographing Virtual Spaces » susmentionnée.

En plus de la production artistique, le travail du Néerlandais Constant Dullaart s’attache à une démarche engagée. En effet, son ouvrage, intitulé « Le socialisme adapté aux réseaux sociaux », consiste en une déviation des pratiques commerciales concurrentielles sur les réseaux en fonction du nombre de followers. L’artiste a réussi à égaliser le nombre de followers entre plusieurs entreprises afin de court-circuiter un système qui détient l’attention des utilisateurs pour des objectifs commerciaux. Il exposera au Photoforum Pasquart des profils issus des réseaux sociaux en montrant le nombre de followers qu’il a pu modifier.

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Constant Dullaart, High Retention, Slow Delivery, 2014 © Constant Dullaart

Ce festival est donc très diversifié, avec à la fois des photographes qui produisent des images, mais aussi des artistes ethnologues ou sociologues qui parviennent à questionner les différentes utilisations et productions de l’image. Dans une réflexion autour des usages, la Suissesse Calypso Mahieu s’est intéressée au mausolée numérique, à tous ces profils encore actifs de personnes désormais décédées. Son exposition mènera une réflexion autour du sujet sensible de la mort en lien avec le monde virtuel en continuelle activité.

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Calypso Mahieu, Je Vivrai Pour Toi, 2017 © Calypso Mahieu

Le bonheur comme questionnement photographique

Chaque exposition tend vers une interrogation commune, le bonheur. Certes, c’est un sujet vaste, mais qui se lie parfaitement à la photographie, dans la mesure où notre société actuelle est très focalisée sur l’image comme représentation de la réalité. Finalement, le bonheur n’est qu’une image dont la représentation est propre à chacun, mais elle est aussi une quête universelle. Alors, comment représentons-nous le bonheur à travers notre usage contemporain de l’image ? Quels sont les territoires du bonheur ?

Sarah Girard cite les albums de famille comme l’exemple type de la représentation du bonheur en image : anniversaires, réunions de famille et autres souvenirs de vacances. Les photos de famille sont souvent triées afin de ne garder que celles qui incarnent fidèlement la joie du moment vécu. Selon la directrice du festival, les albums de famille correspondent non seulement à une référence sociologique de l’idée du bonheur, mais ils forment aussi la base identitaire de l’individu. Le bonheur constitue donc le sujet principal de ces albums, contrairement aux moments malheureux, très rarement immortalisés et conservés. Les photographes exposants vont plutôt questionner les négatifs de ces photos de famille, c’est-à-dire celles qu’on ne conserve pas, ou qu’on ne prend pas, mais qui évoquent des moments qui nous construisent également. 

Les nouveaux usages de l’image

Lorsque l’on regarde la société actuelle, l’image et la vidéo sont les éléments omniprésents de l’information et de la communication. De plus, n’importe qui peut créer du contenu visuel ou audiovisuel grâce aux nouvelles technologies désormais accessibles à tous. Pourtant, ce phénomène s’est développé en quelques années à peine, et les usages de l’image ont tout de même beaucoup changé depuis le début du XXIe siècle. Sarah Girard évoque le drame du 11 septembre 2001 comme un point de bascule dans l’utilisation de l’image :

« C’est l’un des premiers événements dramatiques qui a été transmis à travers des vidéos et des photographies d’amateurs. D’un coup, l’information n’est pas passée uniquement à travers des professionnels, mais également à travers des amateurs. Cet événement a sûrement marqué le début d’une nouvelle forme de communication et d’utilisation de l’image. »

On constate alors la posture que peut avoir l’individu : « il peut être à la fois sujet et auteur d’une photographie », souligne Sarah Girard. Le selfie est l’exemple le plus représentatif de ces nouvelles pratiques photographiques.

Ce festival photographique se trouve parfaitement situé dans les interrogations actuelles sur l’image et les évolutions technologiques. Il tient notamment à dévoiler les différentes manières d’aborder la photographie ; que ce soit d’un point de vue scientifique avec la sociologie ou la virtualité, ou à partir d’une perspective philosophique en questionnant la notion du bonheur. Les Journées photographiques permettent aussi aux visiteurs d’explorer la ville de Bienne et ses lieux culturels grâces aux nombreuses expositions dispersées dans différents espaces. En fin de compte, même si le titre « Journées photographiques » évoque seulement la photographie, ce sont aussi des événements interdisciplinaires qui seront proposés durant tout le festival, puisqu’il peut autant s’accorder aux amoureux de l’image et de l’art qu’aux adeptes des sciences.

Ecrire à l’auteur : marina.detoro@leregardlibre.com

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site des Journées photographiques de Bienne: http://www.bielerfototage.ch/fr/home.html

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