Quelle est la meilleure des langues?

«La relativité des langues», épisode 1/2

Le Regard Libre N° 45 – Giovanni F. Rezzonico

L’anglais est-il la langue la plus riche? L’italien, la meilleure langue pour le chant? Et l’allemand, la plus précise? En matière de langues étrangères, les opinions abondent et les stéréotypes ont la vie longue. Voici en guise de proposition quelques réflexions pour gagner un nouveau point de vue sur les langues, moins «partisan» mais, nous l’espérons, plus fidèle et rigoureux.

On se représente facilement les langues selon deux images: le grand réservoir de mots, que l’on appelle «vocabulaire», et la boîte à outils, que l’on appelle grammaire. Les langues ne seraient ni plus ni moins que des instruments. Nous les emploierions avec plus ou moins de bonheur, pour communiquer des informations. Tout cela est correct, mais ce n’est pas vrai. C’est une manière pratique de se représenter les langues, mais qui est fausse dans la mesure où il est extrêmement réducteur de comprendre et d’expliquer les langues par cette image instrumentale.

Empruntons donc un parcours en plusieurs étapes, pour saisir la vitalité et l’organicité des langues. Il sera intéressant de regarder d’abord quels sont les faux présupposés de cette conception quasi informatique et utilitariste de la langue, pour ensuite proposer une vision plus vivante et ample, sans aucune prétention de complétude – ce qui serait ridicule étant donnée la complexité du phénomène linguistique. Cette vision pour ainsi dire «organique» ou «vivante» de la langue, que je souhaite affronter dans une publication à paraître, s’appuiera sur un principe de relativité des langues qui aidera à révéler leur beauté à chaque fois unique. Nous verrons en revanche que la vision instrumentaliste de la langue a pour base tout le contraire, un absolu presque immuable: une construction et non un organisme. Peut-être qu’alors nous comprendrons que les langues ne sont pas comparables, pour des raisons intrinsèques à leur complexité relative et à leur unicité.

Faux présupposé: la langue comme objet

La vision instrumentaliste de la langue a trouvé ses supporteurs parmi les philosophes et les linguistes depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Cependant, cette représentation cache de multiples présupposés qui s’avèrent faux à la lumière des études philosophiques et scientifiques sur le langage les plus attentives au phénomène dans sa globalité. La vision instrumentaliste présuppose une certaine «fixité» de la langue. Les langues ne seraient que des outils et, en tant que tels, nous pourrions les manipuler et aurions une prise totale sur eux; nous en serions même les créateurs, alors que l’une des vérités les plus basiques de l’existence est que chacun de nous a reçu sa langue de ses parents et, encore plus, de sa communauté.

La vision instrumentaliste voit les langues comme des objets et, par conséquent, elle en oublie aussi toute l’élasticité et la dynamique (leurs forces). Les langues seraient donc, comme nous l’avons dit, des réservoirs et des boîtes à outils. Cette idée peut fonctionner à merveille pour enseigner la grammaire dans les écoles et apprendre à structurer des discours, mais elle ne prend pas en considération le fait que les langues sont extrêmement changeantes: produites par des communautés vivantes et exposées à leurs besoins, mais aussi à leur créativité, à leurs passions et maintes autres activités vitales pour l’être humain, voici que les langues se révèlent tout aussi vivantes que leurs usagers.

Peut-être est-ce l’homme qui a inventé la langue dans un processus très lent ou peut-être est-ce la nature qui l’a inspirée. Peu importe, car, de fait, la langue se présente comme un phénomène organique et cela est vrai pour tous ceux qui l’étudient dans le détail et avec amour. Par exemple, c’est quelque chose qui saute aux yeux dès que l’on étudie son évolution historique, son sens philosophique, son développement chez l’enfant ou dans ses ramifications cérébrales en neurolinguistique.

Il est indéniable que nous faisons l’expérience d’une certaine «possession» de la langue. En revanche, il faut bien se rendre compte qu’il ne s’agit là que d’une facette d’un phénomène beaucoup plus vaste, qui nous précède et nous dépasse. La langue nous a été léguée et nous y sommes dedans comme des poissons dans l’eau: c’est ce par quoi l’on vit, c’est l’air que respirent les poumons de notre intelligence, au point que les recherches philosophiques sur le langage, dans leurs vastes querelles, ont presque toujours affirmé en commun que sans langage, il n’y a pas de pensée et sans pensée, pas de langage. Après, l’on peut se disputer pour savoir à quel point c’est la langue qui détermine nos concepts ou vice-versa, mais le lien est intrinsèque à notre constitution humaine. C’est un donné qui nous précède et qui a évolué avec nous pendant l’enfance jusqu’à son plein épanouissement à l’âge adulte.

Faux présupposé: la langue comme absolu

A partir de là, nous pouvons traiter du deuxième présupposé, souvent présent de manière latente et très implicite: les langues seraient des absolus. Au sens où, si la langue est un outil servant à véhiculer des informations et rien d’autre que cela, alors implicitement nous aurons l’impression qu’il s’agit d’un système très stable et solide. Et même un système «clair et distinct», qui est fait de briques toute aussi claires et distinctes que sont les mots. Cette idée a été certainement alimentée dans notre culture occidentale par toutes les académies linguistiques: l’autorité des grands auteurs assumés en tant que modèles inaltérables, l’Académie Française, le rôle central d’Oxford pour la langue anglaise ou celui de l’Accademia della Crusca pour la langue italienne la plus pure, etc.

Tout ce contexte nous pousse à considérer la langue comme une masse d’informations statiques qui seraient vraies dans l’absolu, au-delà des frontières et des époques de nos nations. C’est ce présupposé implicite qui se cache dans des affirmations, parfois même proférées par des intellectuels, tendant à comparer la qualité expressive de deux langues différentes, ou leur précision par exemple, pour établir qui a la langue la plus poétique ou la plus belle à entendre, plutôt que la plus précise ou la plus riche en mots.

Or, malgré les académies, le sens des mots évolue sans pitié pour l’orgueil des grammairiens les plus nationalistes. Malgré l’autorité des universités ou des idéologues, les gens parlent comme ils veulent et la grammaire se transforme en suivant des méandres imprévisibles. En guise d’illustration, ce n’est pas parce qu’on a décrété que le pluriel masculin est une discrimination qu’il disparaîtra et ce n’est pas parce que la société était machiste qu’il est né. La langue suit d’autres chemins qui lui sont naturels, parce qu’elle n’est pas juste un outil que l’on peut manipuler, encore moins quelque chose que l’on crée. Malgré tous les efforts effectués par de funestes philosophes logiciens qui n’ont jamais su regarder plus loin que leur discipline, la langue ne communique pas des informations dans toutes les expériences les plus importantes de la vie humaine.

Qu’est-ce que peut bien vouloir dire un «je t’aime», si la personne ne tremble pas devant le mystère de cet amour qui l’envoûte? Quel intérêt d’une «information» pour l’être aimant et pour celui qui se l’entend dire? La langue se fait le moyen de quelque chose de plus fondamental et organique qu’une simple donnée que l’on expliquerait comme on explique un mécanisme. Où est l’intérêt de l’information dans un remerciement profond, dans une mélodie que l’on fredonne pour endormir son enfant, dans un poème criant gratuitement la beauté d’une femme, dans un souvenir partagé?

Cette vision instrumentaliste a donc de très grandes limites. Et si elle est correcte pour décrire certaines choses, elle n’est pourtant pas vraie, dans la mesure où elle ne saisit pas le cœur de la langue qui est palpitant et organique comme seule une chose vivante peut l’être.

Une première conclusion

Par conséquent, la langue ne consiste pas en un point de référence parfait et absolu qu’il suffirait de consulter et de préserver dans toute sa froide et solide structure. Elle est au contraire un phénomène extrêmement complexe, auteur de variations dans toutes les zones de la terre, auprès de toutes les communautés et à toutes les époques. On utilise la langue et, en même temps, c’est elle qui rend possible cette faculté de penser nécessaire à l’usage. C’est la langue qui constitue la plus haute forme de communication que l’on puisse connaître et la plus raffinée. Il reste qu’elle ne suffit pas à fixer nos pensées dans une parole claire, comme lorsque nous sommes confrontés aux mystères de la mort et de la naissance.

Nous attendons le salut par la parole, nous supplions, nous prions, nous exhortons et imaginons des mondes que l’on ne saurait atteindre autrement. L’usage détermine le sens en même temps que le sens suggère de nouveaux usages. Toutes les expériences humaines font évoluer la langue. Ce qu’il y a de fondamental en elle persiste pour autant. Comme le fait d’être toujours un système de signes, au-delà des déterminations particulières de telle ou telle autre langue, d’avoir une syntaxe, une morphologie ou une phonologie suivant des lois bien précises. Une évolution bien sûr impossible à prévoir, comme un climat qui nous surprend en continu.

Tout cela nous invite à suggérer que la langue est bien plus qu’un outil. Toutes les myriades de facteurs qui la constituent s’entremêlent et évoluent ensemble, en s’influençant mutuellement. Elle n’est un outil qu’à la condition qu’on admette que notre main, notre cerveau ou notre corps le sont aussi: nous serions obligé de voir par cette métaphore que ce sont là des choses qui servent, sans doute, mais intégrées dans un tout organique, où leur fonctions utiles se sont influencées et ont évolué de manière toute aussi intelligente que vivante. Là où il y a usage, il y a d’abord et plus fondamentalement une vie qui le matérialise, qui s’y unit et qui, en dernière instance, le dépasse.

Ecrire à l’auteur: giovanni.ryffel@leregardlibre.com

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