La masse et ses vertus

Le Regard Libre N° 47 – Clément Guntern

En cette période de l’année, le moment est venu pour nombre d’entre nous de prévoir des vacances. Certains choisiront le lointain, d’autres le plus proche et d’autres encore visiteront les destinations à la mode. Quand ils partiront, ils auront encore à l’esprit les controverses qui agitent cette pratique.

En Suisse, le débat sur le prix des avions a décollé et une initiative va être lancée pour taxer les vols au nom de l’écologie. D’autres affaires, comme celle d’Airbnb, agitent les plus grandes villes du monde, qui souhaiteraient mieux encadrer la plateforme de location afin d’éviter la montée des prix et la pénurie de logement. Deux figures représentatives des problèmes liés au tourisme, Barcelone et Venise, tirent la sonnette d’alarme face à la submersion des visiteurs.

A Barcelone, on tente de prendre des mesures tout en fustigeant les comportements des touristes et le tourisme de masse. Ne faudrait-il pas d’abord s’arrêter sur ces deux termes: «touristes» et «tourisme de masse»? Quand on utilise cette dernière expression, c’est souvent pour critiquer des personnes ou un comportement. On fait alors référence au troupeau, à la masse ou à la transhumance pour désigner les vacanciers. A cela, on oppose le terme de «voyage», qui lui serait éthique, durable et culturel. Prenons pour une fois la défense des premiers et suivons le troupeau!

L’idiot du voyage

La critique du tourisme de masse est indéniablement tintée d’élitisme mal placé. Et pour cause, le tourisme lui-même reste une création de l’élite aristocratique. Puisque le tourisme est une marque de distinction sociale, dès que la classe inférieure adopte les mêmes vacances que celles de la classe supérieure, il faut impérativement que cette dernière trouve quelque chose de nouveau afin de se tenir éloignée de ces «péquenots». Les personnes qui participent à la critique de la masse pointent du doigt les comportements risibles de ces «cons de touristes» qui ne savent pas apprécier un lieu ou qui restent toute la journée allongés sur une plage noire de monde.

Ironiquement, ceux qui critiquent les touristes en sont souvent eux-mêmes. Qui n’a jamais entendu ou prononcé ces mots en vacances: «Regarde tous ces gens! Il n’y a que des touristes.» C’est un statut perçu de façon dégradante et dont tout le monde tente de se distancier alors que chacun y appartient. On est inévitablement le touriste de quelqu’un d’autre et on imagine toujours son prochain comme un touriste. De manière générale, la critique du «tourisme de masse» tend à retirer la légitimité des autres à voyager, car ils ne possèderaient pas les codes pour le faire ou l’argent pour aller «là où il faut». A ce sujet, le livre L’idiot du voyage de Jean Didier Urbain est très éclairant.

«Rentrez chez vous, touristes!»

Ce sont également les masses qui déferlent sur des métropoles comme Barcelone ou Venise et qui provoquent la colère des habitants. Ceux-ci se sentent chassés de leur propre ville. Dans la capitale catalane, les graffitis «Tourists, go home» se sont multipliés alors que les visiteurs devenaient de plus en plus nombreux. Ces personnes sont perçues comme des nuisibles qui détruisent la ville contre de l’argent. Ils ne savent pas se comporter et leur nombre en lui-même pose problème. Les autorités se sont emparées du sujet et la maire de Barcelone s’est faite élire sur la promesse de diminuer le nombre de touristes.

Pourtant, si nous prenons un peu de recul, comment ne pas remarquer que la plupart des destinations touristiques tentent d’attirer plus de touristes? Barcelone s’est elle aussi retrouvée dans cette même recherche. Longtemps, elle n’a pas été une ville touristique mais plutôt industrielle. Et comme bien d’autres agglomérations européennes, à l’instar de Bilbao ou Arles, Barcelone avait pour objectif d’attirer les visiteurs. Ainsi, elle a mis en valeur son patrimoine par des aménagements et des événements tels que les Jeux olympiques. Maintenant que le succès est là, on s’en plaint. Il est vrai qu’il y a des excès, mais le problème se trouve plus dans une gestion déficiente des villes, voire dans une forme d’inaction, comme c’est le cas à Venise, que dans la prétendue débilité des touristes.

Pour diminuer le flux des «masses», on parle régulièrement de taxes ou de contingentements. La première solution va dans le même sens élitiste que nous dénoncions plus haut, et la seconde n’est de loin pas adaptée à toutes les situations. Augmenter les prix des produits et services afin de dissuader les touristes, c’est empêcher les moins bien lotis de visiter tel ou tel lieu et, d’une certaine façon, supposer que ces gens ne sont pas capables ou ne méritent pas d’apprécier un monument.

Au départ de ces spéculations se trouvent des chiffres qui doivent être pris avec précaution. Par exemple, plus de quatre-vingt millions de personnes auraient «visité» la France. Le problème se pose déjà dans la définition de ce qu’est un touriste. Ici, ce sont les personnes qui traversent la frontière pour entrer en France. Sont donc comptabilisés: les Allemands, Belges et Hollandais qui sillonnent le pays pour séjourner en Espagne, en Italie ou au Portugal. Sans compter les voyages d’affaires et toutes sortes de raisons qui poussent au départ. A partir de combien de nuits devient-on un touriste? Une, deux, cinq nuits? Dans ces chiffres, tout est entassé pêle-mêle jusqu’à obtenir des quantités souvent bien supérieures à la réalité.

L’éthique et le durable

Pour en revenir au tourisme dit de masse, on l’oppose souvent à un tourisme éthique ou durable. Une image nous vient à l’esprit immanquablement: des hôtels au bord de la plage, la cohue sur le sable et des déchets dans l’eau. Pourtant, il n’est pas évident de classer dans les catégories de durable et d’éthique l’une ou l’autre des formes de voyage. D’instinct, le tourisme de masse est perçu comme polluant et destructeur pour la culture. Prendre l’avion pour aller en Espagne au bord de la plage ou décoller pour faire un road trip en Amérique du Sud ne se situent pas au même niveau sur une échelle écologique. Sans parler des normes de toutes sortes, censées ménager l’environnement et qui n’ont pas la même force d’un côté ou de l’autre. L’image du pauvre-pollueur est également mise à mal. Prenons l’exemple des croisières: lorsque celles-ci n’étaient pas abordables, elles ne polluaient pas moins qu’aujourd’hui où les passagers sont de plus en plus nombreux à embarquer sur ces paquebots.

Et surtout, il ne faut pas oublier que le tourisme a protégé le patrimoine tant culturel que naturel. Ce sont les touristes du XIXe siècle qui ont fait pression pour sauvegarder les monuments et les bâtiments de nos pays. Ce sont eux qui ont poussé à la création des premiers parcs naturels. Et quand on cherche de l’argent pour conserver un lieu, on attend des visiteurs afin de rentabiliser l’investissement. Le tourisme durable serait-il un pléonasme?

Ce qui est tenu pour éthique dans le tourisme, c’est de ne pas avoir d’impact sur les populations que l’on visite. Or, dès que l’on est reçu chez quelqu’un, la mise en scène est présente et la façon de vivre de l’autre n’est pas la même que celle qu’il nous présente. Que dire alors des voyages humanitaires dans des régions défavorisées du monde? N’est-ce pas venir en développé voir comment vivent les pauvres et, d’une certaine manière, les encourager à rester à un stade de dénuement dans lequel on souhaite les voir inconsciemment? La recherche de l’impact zéro et de l’authenticité est une chimère. N’est-ce pas dès lors plus éthique de se rendre dans un lieu spécialement aménagé pour les touristes?

Le voyage est le tourisme

Toutes ces histoires pour en revenir à la distinction entre touriste et voyageur. Existe-t-il une différence aujourd’hui? Assurément non. Dans l’esprit de beaucoup, les vacances constituent une parenthèse où les normes du quotidien sont absentes. Nous croyons donc que lorsque nous partons, nous nous libérons d’elles, alors que d’autres normes nous rattrapent. Dès le moment où les premiers guides de voyage sont apparus au XIXe siècle, il a fallu se positionner par rapport à la norme proposée. On peut la critiquer ou non, mais on agit toujours en fonction d’elle puisqu’on connaît le rôle du touriste. Et c’est dans ce qu’on nomme le voyage que l’on s’imagine être libre.

Il manque également quelque chose du mystère et de la découverte, que l’on ne retrouve pas à notre époque où le monde peut être appréhendé par une multitude d’outils technologiques, assouvissant ainsi l’incertitude et la curiosité du voyageur. Le voyage n’est plus que quelque chose de phantasmé: presque plus aucuns lieux inconnus, plus de découvertes à faire, peu de choses que l’on ne peut pas déjà vivre chez soi.

Le terme de «touriste» n’a rien de péjoratif. Comme n’importe quelle personne, le touriste possède des compétences de déplacement et a ses utilités tant économiques que politiques ou culturelles. Et pour cause, le touriste n’est personne d’autre que nous-mêmes. Ce qu’il y a de problématique, c’est que nous nous méprisons nous-mêmes en tant que touristes. Qu’il est bon et agréable de mépriser les autres, cette fameuse masse.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Crédit photo: © Wikimedia CC 3.0

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