L’illusion dangereuse d’une santé intégralement mesurable
L’entrepreneur californien Bryan Johnson portant un casque d’imagerie cérébrale produit par sa société Kernel, en 2021. Photo: Katriece Ray pour Kernel (via Wikimédia, sous CC 3.0)
Bryan Johnson incarne une époque gouvernée par la technologie, où seul compte ce qui se quantifie. Une certaine conception de la santé, compatible avec cette éthique des chiffres, en devient la valeur centrale. Quitte à exclure d’autres composantes du bien-être.
Tous les jours à cinq heures du matin, Bryan Johnson se lève et avale une soixantaine de pilules. Non pas par nécessité médicale: il est en excellente santé. Mais précisément parce que cela ne lui suffit pas. Fort d’une carrière dans le secteur technologique qui lui a permis d’amasser une fortune de plusieurs centaines de millions de dollars, ce quadragénaire consacre l’essentiel de ses ressources à «Blueprint», un projet dont le but est de ralentir, voire inverser, le vieillissement de son corps.
Chacune de ses nuits est analysée et chacun de ses repas pesé au gramme près. Lumière, air, posture, microbiome… et même ses érections nocturnes: tout est enregistré, mesuré, archivé, puis optimisé. Parmi ses expérimentations figure notamment une transfusion de plasma de son fils adolescent, avec pour objectif d’obtenir, à presque 50 ans, les organes d’un homme de 18 ans. Ses résultats ont de quoi troubler: sur plusieurs marqueurs biologiques, ce véritable Benjamin Button des temps modernes semble effectivement s’en approcher.
Le règne de la quantification
Il est tentant de tourner la démarche de Johnson en dérision, mais cela reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Si le Californien fascine, c’est parce qu’il pousse une logique contemporaine à son extrême et révèle ainsi les excès que ses formes plus modestes dissimulent. En ce sens, cet entrepreneur incarne moins une anomalie qu’une tendance de fond: un monde où la technologie ne se contente plus d’accompagner ses utilisateurs, mais finit par les soumettre à son propre langage. Celui de la quantification.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les objets connectés – Apple Watch, Whoop et autres extensions des smartphones – se sont d’abord déployés dans le domaine de la santé. Puisque cette dernière se traduit aisément en indicateurs comme la tension artérielle, le taux de glycémie ou encore l’indice de masse corporelle, elle apparaît comme le terreau idéal d’une époque qui ne pense qu’à travers la technologie.
Or, la projection permanente de l’état de santé sur des écrans transforme imperceptiblement le rapport au corps. Ressenti de l’intérieur, il est désormais lu de l’extérieur – au point où l’on en vient à consulter son score de sommeil avant même de se demander si l’on se sent reposé.
Les limites du mesurable
La seule approche technologique mène à une sélection radicale de ce que nous considérons comme ayant de la valeur. En effet, par souci de compatibilité avec ses méthodes, la technologie exclut nécessairement ce qui n’est pas quantifiable – ou ce qui l’est difficilement. Or, il y a de bonnes raison de penser que la santé dépasse ce cadre. Ainsi, l’Organisation mondiale de la santé l’a définie dans sa constitution comme «un état de complet bien-être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité». Une définition qui semble déjà inclure des éléments inquantifiables.
Ceux-ci sont potentiellement de deux sortes. D’une part, on peut imaginer des facteurs de bien-être qui ne sont pas encore quantifiables, notamment parce que la recherche scientifique ne les a pas identifiés ou parce que les outils nécessaires à leur mesure n’ont pas été commercialisés. Se fier uniquement aux indicateurs existants revient donc à subordonner son comportement aux technologies du moment.
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D’autre part, il semble exister des composants de la santé qui, par nature, ne peuvent pas être réduits à des chiffres. Autrement dit: des composants qui relèvent du domaine qualitatif. Prenons les interactions sociales, largement tenues pour essentielles à une bonne santé. Si la technologie peut mesurer la fréquence des relations humaines, ou même la fréquence cardiaque des individus qui y sont imbriqués, elle ne peut saisir ni la qualité ni la profondeur de ces relations. «L’effet que ça fait» est l’objet d’une approche comme la phénoménologie, qui dépasse toute technologie.
Il en va de même pour le plaisir. La technologie peut compter le nombre de relations sexuelles ou de verres de vins consommés, voire la sécrétion d’hormones que ces actes procurent; elle ne peut capturer toutes les facettes de l’expérience subjective de la jouissance qui, elle aussi, participe au sentiment de bien-être.
La santé au-delà des indicateurs quantitatifs
Les exemples qui précèdent convergent vers un même enjeu: le bien-être psychique. Le débat philosophique est ouvert sur la question de savoir si l’esprit est réductible à des éléments physiques ou non, précisément parce qu’il semble y avoir quelque chose comme une irréductibilité de la conscience.
En ce sens, il n’est pas surprenant qu’une époque obsédée par la technologie puisse être confrontée à un perfectionnement des comportements liés à la santé physique – consommation d’alcool en baisse, attention accrue à l’alimentation, au sommeil et au fitness – et, dans le même temps, à une progression du mal-être mental, notamment chez les plus jeunes.
Il ne s’agit pas ici de plaider contre le progrès technologique ni de négliger l’importance d’une bonne santé, mais de la considérer dans une conception plus large que ce que ses seuls indicateurs quantitatifs laissent entrevoir. Comme l’avait pressenti l’écrivain russe Evgueni Zamiatine dans Nous autres (1924), roman précurseur du genre dystopique qui dépeint une société entièrement soumise au calcul, une vie régie par la mesure finit par perdre ce qui la rend vivable.
Diplômé en économie et président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre.
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