Ma dernière chronique pour «Le Regard Libre»
Dessin: Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre
A l’heure de quitter Le Regard Libre après quatre années de chroniques, le vidéaste Ralph Müller livre une réflexion sur les limites du commentaire politique et salue les «initiatives telles que cette revue pour encourager la circulation des idées et la lecture».
Au moment d’écrire ma dernière chronique pour Le Regard Libre, j’aimerais partager avec vous quelques réflexions qui me sont venues ces dernières semaines. En prenant du recul sur mon activité de vidéaste et sur la pratique de ceux qui commentent et analysent l’actualité sociale et culturelle, j’ai été progressivement gagné par un sentiment étrange.
Mauvaise foi à gauche comme à droite
Après six ans passés à produire des vidéos et à me tenir informé des débats qui agitent l’espace francophone (en particulier), je ressens aujourd’hui une forme de résignation; un mélange ambigu de lassitude et d’apaisement. J’en suis venu à questionner la pertinence d’un certain type de lutte. Cela sert-il à quelque chose de défendre une couleur politique? Nous, commentateurs, «influenceurs», avons-nous un impact substantiel sur le cours des choses? Sans doute, dans une certaine mesure. Et en même temps, force est de constater que la polarisation va son train, que les «camps» sont toujours plus incapables de dialoguer entre eux et que je peine à voir, dans la conjoncture actuelle, les effets vertueux de nos commentaires et analyses.
Le plus souvent, nous ne faisons finalement que prêcher des convaincus et consolider des croyances, si ce n’est une foi indéfectible. Au demeurant, plus on est politiquement identifiable, plus on se garantit d’être inaudible pour ses «adversaires». Plus on court également le risque de succomber aux mécanismes pervers des plateformes numériques. Car on le sait bien désormais, il faut être radical pour faire des vues à grande échelle. D’où la destination inévitable de bon nombre de commentateurs et militants: la mauvaise foi.
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Tout cela me semble de plus en plus vain. Je crois de plus en plus à ce qu’on pourrait nommer un engagement oblique: à savoir que les bienfaits dans le champ des idées politiques d’un discours intellectuel sont d’autant plus élevés que le discours n’est pas directement politique. Car la politique et l’idéologie prennent racine au fond de l’homme, dans les méandres de la psychologie, de la vie en société, et de tous les paramètres infimes et inconscients qui déterminent une vision du monde. Je crois que c’est là qu’il faut agir. C’est-à-dire réfléchir, peser, critiquer au sens étymologique: faire le tri. Mettre en lumière les mécanismes qui nous meuvent, faire le jour sur les réflexes aux allures de conviction. Se mettre, autant que faire se peut, au service de la vérité avant de se faire le relais d’une cause.
Circulation des idées et de la lecture
Je le répète: on ne peut parvenir à ses fins en parlant au nom d’un camp, car parler au nom d’un camp c’est nécessairement compter sur les erreurs du camp adverse, et donc, secrètement, souhaiter que rien ne change – voire que les choses empirent. La dégringolade d’en face réhausse ma propre position. Ton avilissement est ma gloire. L’alternative, ce serait que l’autre disparaisse. Deux souhaits peu à même d’améliorer la vie commune. Comme j’aime à le dire désormais: voir la politique comme un combat, c’est le meilleur moyen de le perdre.
J’aimerais remercier chaleureusement Jonas Follonier et toute l’équipe du Regard Libre pour leur confiance et leur amabilité. Ce fut un plaisir pour moi d’écrire ces chroniques mensuelles durant ces quatre années. Et bien entendu, j’aimerais vous dire merci à vous, chers lecteurs, pour votre fidélité. Nous avons besoin d’initiatives telles que cette revue pour encourager la circulation des idées et la lecture, à une époque qui laisse si peu de temps au déploiement de la pensée. Je vous souhaite à tous le meilleur pour la suite et vous dis à bientôt.
Le formateur Ralph Müller livre dans chaque numéro son analyse cinglante d’un phénomène de société. Retrouvez ses vidéos sur la chaîne YouTube «La Cartouche».
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