A 32 ans, le natif de la Béroche (NE) incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs à l’aise avec les nouvelles technologies. Le cofondateur d’une des startups les plus florissantes d’Europe raconte son parcours et livre ses conseils pour réussir.
Encore étudiant, Timon Zimmermann a choisi de se lancer dans l’intelligence artificielle (IA), un secteur dominé par des géants technologiques comme Google et Microsoft. En quelques années, il a transformé Visium, sa première entreprise, en une PME florissante de 60 employés, avant de la revendre. Avec MageMetrics, il développe maintenant une plateforme pour transformer la façon dont les entreprises gèrent leurs données grâce à l’IA. Sa vision: l’absence de concurrence est un mauvais signe si l’on veut lancer son entreprise. Le tout est plutôt d’adapter les bons produits ou services repérés ailleurs à des secteurs qui n’étaient pas spécialement visés par ces derniers. Et le succès du créateur passe notamment par le recrutement d’autres personnes créatives. Enthousiaste à l’idée de partager sa vision de l’esprit entrepreneurial, Timon a donné rendez-vous au Regard Libre au campus Unlimitrust, le centre d’innovation récemment créé à Prilly, dans le canton de Vaud, par le leader mondial dans la fourniture d’encres, SICPA.
Le Regard Libre: Seuls 38% des Suisses considèrent l’entrepreneuriat comme un bon choix de carrière, contre 65% en moyenne dans les économies comparables. Cela s’explique souvent par des salaires élevés, qui rendent l’entrepreneuriat moins attractif. Après un master en science des données à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), tu aurais pu opter pour un emploi bien rémunéré. Qu’est-ce qui t’a motivé à prendre la voie de l’entrepreneuriat?
Timon Zimmermann: C’est avant tout le désir de vivre une vie intentionnelle, c’est-à-dire une vie où mes choix sont alignés avec mes objectifs personnels. L’entrepreneuriat me permet de garder une grande maîtrise sur ma trajectoire, et m’offre un sentiment de liberté et de contrôle difficile à obtenir en tant que salarié. Je crois aussi que les années entre 20 et 40 ans sont déterminantes pour façonner ce qui suivra. Durant cette période, il est essentiel de saisir les opportunités, de sortir de sa zone de confort et d’influencer activement son destin. Vivre intentionnellement, c’est choisir consciemment ce qu’on fait et pourquoi, tout en acceptant les défis et les risques que cela implique.
Avant de rejoindre l’EPFL, tu as débuté par un apprentissage de banquier, puis d’informaticien. A quel point ces expériences ont-elles influencé ta trajectoire?
Enormément. A 15 ans, je ne voulais pas poursuivre des études classiques. Le système d’apprentissage m’a permis de travailler sur le terrain et d’acquérir des compétences concrètes. Après avoir goûté au monde professionnel, j’ai réalisé l’importance des bases théoriques en mathématiques et en sciences. Cette réflexion m’a motivé à suivre une passerelle pour entrer à l’EPFL. Ces étapes m’ont donné une perspective unique et une grande motivation pour mes études supérieures.
Avec Alen Arslanagic et Matteo Togninalli, tu as fondé ta première entreprise, Visium, pendant que tu étais encore étudiant, en 2018. Raconte-nous.
Visium est née de l’observation que l’intelligence artificielle était encore très peu utilisée dans l’industrie, malgré son effervescence dans le monde académique. J’avais un réseau d’amis très compétents à l’EPFL et des entreprises cherchaient déjà à recruter dans ce domaine. J’ai commencé par connecter ces deux mondes: les étudiants talentueux d’un côté, et les entreprises de l’autre. Ce qui était au départ une simple prestation de services est rapidement devenu une entreprise structurée. Nous avons par la suite accumulé de l’expertise et développé des éléments modulaires réutilisables, ce qui a augmenté notre efficacité et nous a permis de nous différencier de la concurrence.
L’an dernier, tu as fondé une nouvelle entreprise, MageMetrics. De quoi s’agit-il?
Contrairement à Visium, MageMetrics est une société purement orientée sur un produit, et non un service. Il s’agit d’une plateforme qui aide les entreprises de taille intermédiaire à mieux gérer leurs données. Notre SaaS («software as a service») remplace les fichiers Excel chaotiques par une organisation efficace et basée sur des modèles d’IA. Mon expérience avec Visium m’a permis d’identifier les problèmes récurrents dans différents secteurs et de créer cette solution adaptée.
Qu’est-ce qui te donne la confiance pour te lancer dans une industrie dominée par les géants technologiques, comme OpenAI, Google, Apple ou Microsoft?
Se lancer contre ces poids lourds peut sembler intimidant, et le risque existe toujours qu’une de leurs nouvelles fonctionnalités rende tout un produit obsolète. La clé, selon moi, réside dans la spécialisation. Les solutions proposées par ces grandes entreprises sont horizontales, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas adaptées à un domaine ou une industrie spécifique. Une startup comme MageMetrcs se différencie en créant des solutions verticales, c’est-à-dire en adaptant ces technologies pour répondre aux besoins spécifiques d’un secteur. Ce positionnement vertical permet de se démarquer et de saisir des niches que les grandes entreprises, avec leur approche généraliste, ne peuvent pas forcément combler.
A ton avis, quelles sont les prochaines grandes évolutions dans le domaine de l’IA?
L’avenir de ces technologies, en particulier en Suisse, repose selon moi sur une verticalisation accrue, notamment dans des secteurs comme la santé ou le juridique. Bien qu’elles soient encore très régulées et parfois peu enclines au changement, ces branches offrent des opportunités gigantesques pour ceux qui parviennent à surmonter ces obstacles. Aux Etats-Unis, par exemple, des startups utilisent déjà l’IA pour pallier le manque de médecins généralistes, en les aidant à gérer plus efficacement leur charge de travail. Adapter ce modèle au marché helvétique, avec ses particularités réglementaires, pourrait être extrêmement prometteur.
C’est-à-dire?
Les réglementations suisses, même si elles sont complexes, peuvent jouer en faveur des entreprises locales, car elles dissuadent les grands acteurs internationaux de pénétrer le marché. Je pense que nos entrepreneurs devraient s’inspirer de ce qui fonctionne à l’étranger et l’adapter au contexte helvétique. Contrairement à ce que pensent de nombreuses personnes, voir plusieurs entreprises travailler sur une même idée n’est pas un frein, mais plutôt un signe qu’il existe un marché viable.
Tu aurais pu lancer MageMetrics ailleurs, par exemple aux Etats-Unis. Pourquoi rester en Suisse?
D’abord, parce que c’est ici que j’ai construit mon réseau. Entre l’EPFL, mes expériences professionnelles et les contacts que j’ai développés au fil des années, je bénéficie d’un écosystème que je connais bien et qui m’offre une certaine stabilité. L’accès à des talents de haut niveau est également un énorme enjeu, et les ingénieurs formés ici sont parmi les meilleurs au monde. De plus, la Suisse possède un tissu de petites et moyennes entreprises (PME) très dynamique. Beaucoup d’entre elles disposent de budgets pour l’innovation et sont ouvertes à collaborer avec des startups, ce qui n’est de loin pas le cas dans tous les pays. Enfin, bien que certaines réglementations freinent l’innovation dans certains secteurs, la Suisse reste un pays où il est relativement simple de créer et développer une entreprise. Et puis, j’aime la qualité de vie helvétique. Monter une entreprise, c’est beaucoup de travail et de stress, alors le fait d’être basé dans un lieu où je me sens bien pèse aussi dans la balance.
Quels sont les plus grands défis pour les entrepreneurs en Suisse?
Les processus administratifs sont parfois un peu lents. Je trouve dommage que l’on traite toutes les entreprises de façon similaire, du point de vue des impôts ou des obligations administratives, par exemple, quel que soit leur type. Certains pays ont introduit une segmentation par type d’entreprises, afin de faciliter la tâche aux startups et encourager ainsi l’innovation. Je pense que c’est une bonne idée.
Visium a également ouvert un bureau à Zurich. As-tu noté des différences significatives entre la Suisse alémanique et la Suisse romande?
Non, pas tellement. Ce qui m’a le plus marqué dans mes interactions avec l’administration, c’est à quel point l’expérience peut varier en fonction de la personne à qui l’on s’adresse. Une personne motivée et bienveillante peut simplifier les démarches, tandis qu’une autre, moins impliquée, peut rendre le processus frustrant. C’est typique d’un système qui repose trop sur les individus. Je vois là une faiblesse du système qu’il faudrait corriger.
Un autre problème dont on parle souvent est la pénurie de capital-risque. Cela a-t-il représenté un frein pour toi?
Il est vrai que la Suisse se caractérise par une plus forte aversion au risque, surtout pour les entreprises qui en sont à leurs débuts. Les investisseurs de ce pays préfèrent généralement attendre qu’un modèle d’affaires soit prouvé, comme à partir d’une série A ou B, où les capitaux disponibles sont alors conséquents, parfois même supérieurs à ce qu’on trouve dans d’autres pays. Cela rend le marché moins spéculatif, ce qui peut être perçu à la fois comme une force et une faiblesse. En effet, cette situation génère de la stabilité, mais complique le financement des startups en phase précoce.
L’Etat doit-il jouer un rôle à ce niveau-là?
Je suis mitigé quant à l’intervention de l’Etat dans l’innovation, notamment en ce qui concerne la
distribution de subventions et les concours pour startups. Ces initiatives, bien qu’utiles dans certains cas, maintiennent parfois en vie des entreprises «zombies», sans qu’elles se développent réellement. L’Etat a certainement un rôle à jouer au niveau des conditions cadre, mais distribuer de l’argent à coups de subventions ne me semble pas toujours être la meilleure approche. Je pense que le changement devrait surtout s’opérer au niveau des mentalités: les investisseurs privés doivent développer un plus grand goût du risque et adopter une attitude plus spéculative. C’est à leur niveau qu’une véritable évolution pourrait s’opérer.
Sans parler des caisses de pension…
Tout à fait. Les fonds de pension en Suisse investissent très peu dans de jeunes entreprises ou dans du capital-risque, surtout si l’on compare avec d’autres pays. C’est un excellent exemple de cette aversion au risque que j’évoquais.
Au niveau politique, de nombreux mouvements se méfient de l’innovation, et veulent même parfois la freiner pour des raisons écologiques ou éthiques, par exemple. Qu’en penses-tu?
Vouloir bloquer le développement de l’IA, par exemple, c’est comme essayer de stopper un raz-de-marée avec les mains. L’économie continuera d’exploiter ces technologies tant qu’elles apporteront de la valeur. Des réglementations excessives risquent de provoquer une fuite des talents et des capitaux, surtout dans un marché mondialisé. Cela dit, l’absence totale de régulation n’est pas souhaitable. L’enjeu, c’est d’adopter des normes adéquates, mais la lenteur des processus actuels est un vrai problème. Il faut parfois plusieurs années pour mettre en place des régulations, alors que la technologie évolue à une vitesse fulgurante. C’est un décalage qui rend les cadres obsolètes dès leur entrée en vigueur. Je crois aussi qu’un des problèmes majeurs est le manque d’expertise dans les discussions politiques. Trop souvent, ce sont des débats internes entre politiques ou administrations, qui ne font pas appel à des experts ou des entrepreneurs. Intégrer ces voix rendrait les décisions plus pragmatiques et adaptées à la réalité technologique.
Selon toi, qu’y a-t-il de plus intéressant dans le parcours d’entrepreneur?
La construction d’une équipe. Réunir les bonnes personnes, surtout au tout début d’une aventure, c’est comme résoudre un puzzle: trouver les talents qui s’imbriquent parfaitement, découvrir ce que chacun apporte, et créer une dynamique où un plus un fait bien davantage que deux. Cette expérience humaine, le recrutement, et le fait de faire fonctionner une équipe ensemble, c’est ce qui me passionne le plus. Bien sûr, j’adore l’IA et la science des données, mais au fond, je pourrais entreprendre dans presque n’importe quel domaine si cette aventure humaine reste au cœur de l’expérience. C’est ce qui rend chaque projet unique et stimulant.
Quelles compétences recherches-tu chez les gens que tu recrutes?
La fibre entrepreneuriale. Cela peut faire peur à certains managers d’embaucher des gens qui rêvent de créer leur propre entreprise un jour, mais je vois cela comme une qualité. Ces personnes sont souvent débrouillardes, apprennent sur le tas, et n’ont pas besoin de directives strictes pour avancer. Elles sont à l’aise dans l’incertitude, trouvent des solutions par elles-mêmes et n’attendent pas que je leur donne toutes les réponses. C’est exactement le type de profil qu’il faut dans une startup, surtout au début, où tout est encore flou.
Et toi, quelle est la compétence la plus importante que tu as développée pour réussir dans ce domaine?
La capacité à vendre. Etre capable de convaincre un client d’acheter un produit, un investisseur de financer l’entreprise, ou une équipe de croire en une vision, c’est crucial. Tout repose sur la création de confiance. Cela inclut des compétences techniques, bien sûr, mais aussi la capacité à vulgariser, présenter clairement des idées, et développer des relations solides. Je crois que ces compétences dites «soft» prennent de plus en plus d’importance, même pour les profils techniques. Savoir coder ou développer une application est utile, mais ces compétences risquent de devenir des commodités avec le temps, surtout avec l’émergence d’outils d’IA capables de programmer. En revanche, un ingénieur qui sait vulgariser des concepts complexes, présenter des idées à des clients, ou travailler efficacement en équipe se distingue vraiment. C’est un aspect que j’encourage chez tous ceux qui me rejoignent.
Avec le recul, quel conseil donnerais-tu au jeune Timon Zimmermann?
Je lui dirais de ne pas se focaliser sur l’idée qu’il faut absolument construire un réseau en participant à des événements ou en multipliant les occasions de réseauter. Ce genre d’approche est souvent surévalué et peut devenir dispersif. Je lui transmettrais donc ce conseil de l’écrivain américain Naval Ravikant: concentre-toi sur la qualité de ton travail et sur la valeur que tu apportes aux autres. Un bon réseau est le résultat naturel d’un travail bien fait. Quand j’ai lancé Visium, je me suis plongé à fond dans le travail pendant cinq ans. Sans chercher activement à étoffer mon carnet d’adresses, je me suis retrouvé à la fin de cette période avec un réseau solide de personnes avec qui j’avais réellement créé quelque chose. Les personnes qui apportent de la valeur sont souvent trop occupées à leurs propres projets pour passer du temps à des événements de networking. Tu les croiseras dans un cadre de collaboration commerciale, et non dans une salle de conférence. Je lui dirais donc: concentre-toi sur le fond, sur le travail bien fait, et les bonnes rencontres suivront naturellement.
Economiste et président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre.