«Nocturne», prophétie insolite

Les plateformes ciné du samedi – Eugène Praz

Le film d’horreur fantastique américain Nocturne (2020), œuvre écrite et réalisée par Zu Quirke et diffusée par Amazon Studios, narre l’histoire ténébreuse et tragique de deux sœurs jumelles pianistes qui étudient au sein de la même académie d’arts. L’une, brillante, admise à Juilliard pour l’année suivante, se voit pourtant dépassée par sa sœur réputée à tort moins talentueuse. La mort récente d’une élève violoniste va changer le destin de la fragile étoile montante du piano, qui a dépassé sa sœur, y compris dans le mal.

On songe à Black Swan de Darren Aronofsky en regardant Nocturne, tout en reconnaissant la supériorité du premier, qui est un peu à la danse ce que le second est au piano: un hommage horrifique, dans lequel le personnage principal perd peu à peu la raison, tout en perfectionnant son art. Nocturne, c’est l’histoire de deux sœurs ennemies. En quatrième et dernière année à l’académie Lindberg, Juliet Lowe (Sydney Sweeney) porte à sa sœur Vivian (Madison Iseman), elle aussi en terminale, une jalousie noire, parce que Vivian a un copain et le meilleur tuteur de l’académie. Mais l’ampleur de cette jalousie ne se révèlera qu’après le suicide de Moira, violoniste prometteuse. Les auditions pour le solo de fin d’année des élèves de terminale en filière musicale, événement capital de l’académie, reprennent. Un jour, quelqu’un venu chercher les affaires du casier de Moira laisse tomber un cahier de partitions ayant appartenu à la défunte et que Juliet récupère. Des dessins rappelant un jeu de tarot et des inscriptions mystérieuses couvrent certaines pages; Juliet y découvrira qu’ils décrivent précisément ce qu’elle vit.

La grâce, la sensibilité et la maîtrise intime du concerto pour piano n°2 de Saint-Saëns sont les atouts de Vivian. Alors que Juliet devait présenter une œuvre de Mozart, l’idée folle de présenter la même partition que sa sœur à l’audition ne la quitte plus. Bien que Juliet soit parvenue à devenir meilleure que Vivian dans Saint-Saëns, celle-ci est cependant élue, car il manque à Juliet quelque chose, sans qu’elle s’explique de quoi il s’agit au juste. Le monde impitoyable de la musique classique est très bien représenté dans Nocturne, et les pratiques du sieur Cask (Ivan Shaw) en disent long sur la froideur condescendante de certains pédagogues de ce milieu. La manière dont le personnage de Juliet est filmé lors de son audition nous montre une jeune femme hantée par la beauté extrême de la musique qu’elle interprète, celle de Camille Saint-Saëns, et ses doigts la conduisent à une vision où le monde de Moira lui est révélé: elle traverse le même couloir qu’au début du film où l’on assistait au suicide de la violoniste sur la sonate dite «des trilles du diable» de Giuseppe Tartini. La vision nous conduit enfin au balcon d’une salle de spectacle – prémonition? – où elle se voit elle-même à la fin d’un concert, acclamée par un public éclairé, et qu’une inquiétude inexpliquée se lit sur son visage. Ces scènes où l’on pénètre dans les zones de nuit de la psyché donnent leur sens au titre, outre la forme musicale que John Field inventa presque et que Chopin illustra de manière indépassable.

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Vers le sacrifice

Juliet dort avec le cahier de partitions contenant les étranges dessins de Moira, qui avait l’habitude de l’écriture spéculaire, celle de Léonard de Vinci. Elle a l’impression que ces pages essaient de lui livrer un message, qu’elles la guident dans sa quête pianistique et existentielle. La mise en scène du film y contribue, le point de vue étant presque constamment celui de Juliet, et on pourrait considérer ce cahier comme le personnage principal au lieu de Juliet, comme s’il contenait l’âme tourmentée de Moira Wilson.

Lors d’une fête d’étudiants clandestine comparable à celle du Cercle des poètes disparus, l’éloignement et l’isolement très rapides de Juliet par rapport au groupe démontre qu’elle ne supporte pas la présence trop longue de l’agitation d’une soirée festive. Que la raison en soient ses souvenirs mêlés à la prise d’anxiolytiques ou un message d’outre-tombe envoyé par Moira, les dessins énigmatiques laissés par cette dernière dans son cahier se nuancent ponctuellement de tons mouvants rouges, jaunes ou bruns, ou se couvrent de zones noires, étrange modulation dont se colore le regard de Juliet. Ce procédé efficace nous incite à comprendre que quelque chose, en Juliet ou dans le cahier, dissone. Par l’indécision concernant la réalité ou l’irréalité d’une connexion paranormale, qui pourrait n’être qu’une coïncidence un peu glaçante, entre Moira et Juliet, on est plongé au cœur du fantastique, tel que défini par Tzvetan Todorov.

Parfois, lors d’événements importants, une mystérieuse lumière apparaît à Juliet, comme pour l’avertir, la guider ou lui parler. C’est le cas quelques secondes avant que Vivian ne tombe d’une hauteur qui l’empêchera de participer au concours final de l’académie Lindberg. Lorsqu’elle est encore inconsciente, sa position vue de haut ressemble à celle d’un des dessins de Moira Wilson. Il s’agit là sans doute de l’élément le plus impressionnant du film: cet étrange soleil omniprésent, fascinant et terrible, reste la meilleure trouvaille esthétique de Nocturne.

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Une musique ambivalente

Après l’accident de sa sœur, Juliet, dans un plan hallucinatoire, court vers l’écran, dans lequel sa taille ne varie pourtant pas, effet obtenu par un procédé assez simple, la caméra qui zoome sur elle étant placée à grande distance, et derrière elle se lève l’inquiétant morceau de soleil jaune de ses cauchemars. Dans Nocturne, on en vient à se demander si le comportement de plus en plus  étrange de Juliet vient d’une folie naissante ou d’une connaissance transcendante ou venue d’un autre temps, tel, par exemple, le personnage de James Cole dans L’Armée des douze singes de Terry Gilliam. L’absence d’explication définitive permet ces hypothèses. Juliet va finalement remplacer sa sœur dans Saint-Saëns.

Presque toute l’action du film se déroule dans le cadre de l’académie. Mais deux infractions à cette unité de lieu interviennent au début, chez les parents des deux sœurs, et avant les dernières scènes, le jour de leur anniversaire, dans un restaurant et chez le tuteur Henry Cask. C’est alors que le thème du diable refait surface. Durant cette soirée, il se complaît à raconter la légende associée à la sonate pour violon en sol mineur de Giuseppe Tartini, où le compositeur italien aurait rêvé du diable qui lui aurait joué une musique sublime ayant inspiré le violoniste.

Chez Cask, Juliet brûle un vieux prix qui faisait toute la fierté du tuteur, et elle est bruyamment chassée de chez lui de ce fait, autre événement prédit dans le mystérieux cahier. Cependant, le dernier dessin avait été déchiré, et c’est Juliet qui, sous la dictée d’une puissance spirituelle, complète la prophétie par écriture automatique, les yeux fermés. Prise de panique devant l’image qu’elle vient de tracer et dont un miroir lui permet la lecture de gauche à droite de la légende tracée en écriture spéculaire, elle brûle le grand cahier dans le lavabo de sa chambre. Le concert de fin d’année a lieu le lendemain, mais un évènement imprévu survient à l’instant même où Juliet doit commencer à jouer. Cet événement, elle est peut-être en réalité la seule à y assister, dans la musique même de Saint-Saëns… Désormais, elle laissera le piano conduire ses destinées.

Ecrire à l’auteur: eugene.praz@leregardlibre.com

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