«Format», soleil et toiles

Le Regard Libre N° 65 – Indra Crittin

Déconfiner la photographie et la mettre dans l’espace public, en grand format, sur les hauts de Saint-Imier: c’est le projet de l’exposition «Format», biennale gratuite en plein air dédiée à la photographie contemporaine suisse. Il n’en fallait pas plus pour que votre photographe dévouée se mette en route pour découvrir les travaux des onze exposants de cette deuxième édition. Retour sur la journée inaugurale du 13 juin dernier.

Si l’accès au site de Mont-Soleil se fait en quelques minutes par le funiculaire, c’est également sur l’idée du directeur de la société du funiculaire que Swann Thommen, artiste pluridisciplinaire Imérien, crée l’association Impulsion en 2017 pour donner de la visibilité à la région et en assure la direction artistique. Plus concrètement, les premiers contacts ont été pris en septembre 2019 avec les photographes, qui ont pu visiter les lieux en janvier, et s’adapter en fonction de ces derniers.

Aucun thème ne leur est imposé; le travail réside précisément dans l’implantation de leurs œuvres dans le contexte. Il est rare que des bâches soient utilisées comme type de support pour les photographies, d’autant plus des bâches perforées — vent oblige! — de vingt mètres carrés montées sur des échafaudages. Habituellement, les impressions se font sur papier fine art. Chaque exposant doit ainsi sélectionner de préférence des images contrastées, puisque certaines couleurs sont par exemple trop fades.

Un, deux, trois… soleil

Le dispositif installatif, inspiré des publicités asiatiques, permet non seulement de poser l’attention sur le rôle du public, mais aussi de jouer avec la perspective et la lumière naturelle. Ainsi, le verso du portrait en noir et blanc proposé par Prune Simon-Vermot (Les limites du système)    donne une autre lecture, à cause de la transparence de la toile. Son sujet est un jeune homme de dix-sept ans qu’elle suit depuis six mois, qui est touché par le syndrome d’Asperger. La disposition tridimensionnelle entre en résonance avec l’hypersensibilité et prend alors tout son sens.

Prune Simon-Vermot © Indra Crittin pour Le Regard Libre

Chaque artiste propose soit une création originale, soit un travail ou une série déjà réalisée, présentée cette fois d’une nouvelle façon. Sophie Brasey (Social Distancing) a par exemple produit des images en Suisse pendant le confinement, afin de questionner la distance sociale ainsi que notre rapport à la solitude. La seule image du Photographe suisse de l’année Christian Lutz, intitulée Col de Lukmanier, a été prise en 2015 sur le col reliant le Tessin et les Grisons pour un mandat durant la crise migratoire. La pente du terrain se prolonge, une continuité de l’image se forme. Le procédé de mise en abyme se répète à l’infini; me voilà prise au jeu moi aussi.

Christian Lutz © Indra Crittin pour Le Regard Libre

Spectacle dans le spectacle à nouveau avec la photo-sculpture de Cyril Porchet (Meeting), au cœur d’une assemblée générale des actionnaires. La photographie est prise en hauteur, centrée et volontairement surexposée; l’absence de présence humaine rend le dispositif plus imposant et plus puissant.

Cyril Porchet © Indra Crittin pour Le Regard Libre

Un, deux, trois… cheese

Alors que la visite guidée se poursuit tout sourire sous une pluie battante, nous voilà à hauteur du diptyque tiré de la série L’Appel, débutée en 2010, issue de nombreuses expéditions sur des territoires sauvages de la Russie. Et son auteur veveysan, Yann Laubscher, de lancer: «Je suis ravi qu’il fasse ce temps, parce que c’est dans ces conditions que je prends mes images.» Nous voilà prévenus! Ces clichés, pris à l’aide d’une chambre photographique, ont nécessité quelques minutes de pose — d’où la présence de moustiques sur le visage d’un des deux hommes (un Russe et, contre toute attente, un Lausannois), centrés et regardant le spectateur fixement, droit dans les yeux.

La confrontation pose une question: qu’est-ce que cela veut dire de vivre dans un milieu sauvage? L’artiste italo-suisse Graziella Antonini s’intéresse elle aussi à la complexité des rapports entre l’humain et la nature. En collectionnant pierres, graines et autres petites plantes, puis en les représentant dans un décor artificiel – un fond bleu ciel pour Sapin blanc et Tulipier –, cela crée l’illusion de croire que la nature, aussi fragile qu’elle nous apparaît, pourrait être littéralement entre nos mains.

On retrouve cette idée de fragilité et même de préciosité à plus petite échelle encore avec le projet de Catherine Leutenegger, qui présente un fragment de plume d’oiseau, Feather, pour lequel elle a symboliquement choisi la couleur or. Invitée à l’EPFL Lab, elle a eu recours à la technique de microtomographie aux rayons X, qui permet de reconstruire l’objet en trois dimensions de manière précise, sans l’altérer. Une manière de défier la pratique traditionnelle de la photographie en soulevant de nouvelles réflexions sur la matérialisation du virtuel ainsi que l’omniprésence numérique.

«Le travail réside précisément dans l’implantation de leurs œuvres dans le contexte.»

Quelques pas plus loin, nous voilà face à deux photographies prises cette-fois au smartphone par Guadalupe Ruiz. Une solution peu encombrante pour se rendre dans son pays d’origine, la Colombie, pour visiter sa famille, et immortaliser ce qui l’entoure, comme des fleurs (Anturios). Il en est une cependant à qui l’on n’a pas fait une fleur, au XVIIe siècle: La Femme au nom effacé. Condamnée pour faits de sorcellerie, cette femme mentionnée dans un recueil de procès doit en réalité son anonymat à la déchirure survenue dans le bord de la page; feuillet que le flash de Virginie Rebetez a rendu visible sur un fond noir. Dans le flyer accompagnant l’exposition, la directrice de Mémoires d’ici, Sylviane Messerli, précise «qu’aujourd’hui, paradoxalement, les procès qui disent [la] condamnation [de femmes et d’hommes] sont précisément ceux qui conservent leur mémoire.» A votre tour désormais de vous rappeler d’aller découvrir l’exposition «Format» jusqu’au 16 août à Mont-Soleil!


Plus d’informations sur http://www.exposition-format.ch


Ecrire à l’auteure: indra.crittin@leregardlibre.com


Image d’en-tête: Vitali profite d’un bain après un Banja (Sauna russe) fait d’un gigantesque pneu provenant d’un camion Caterpillar utilisé dans les mines. Beat Schweizer © Indra Crittin pour Le Regard Libre

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