Le président qui se veut faire aussi gros que le bœuf

Le Regard Libre N° 53 – Clément Guntern

Le président de la Confédération Ueli Maurer aura tôt fait d’oublier ses dernières sorties médiatiques, notamment aux Etats-Unis. Quelques semaines auparavant, il fut la cible de critiques pour son implication dans le projet chinois des nouvelles routes de la soie.

La Constitution suisse veut que le président, à savoir celui qui, entre autres, représente le pays à l’étranger, ne soit pas nécessairement la personne la mieux indiquée ou conseillée pour mener à bien une mission diplomatique. Ainsi, le ministre de l’Intérieur peut très bien, en tant que président de la Confédération, se rendre avec son entourage pour prendre des engagements au nom de la Suisse. Les chefs du département des finances commencent à avoir une solide réputation en la matière.

Les déboirs des présidents

En 2009, Hans-Rudolf Merz, alors président de la Confédération et chef du département fédéral des finances, s’envolait pour la Libye sans avertir ses collègues. Il espérait résoudre la crise qui secouait les relations entre la Suisse et la Libye sans recourir au département des affaires étrangères; avec des conséquences désastreuses évidemment. Plus récemment, ce printemps même, c’est Ueli Maurer qui a su nous montrer sa maîtrise de la diplomatie internationale et de l’anglais devant la chaîne de télévision américaine CNN. Ce trublion s’était envolé pour Washington rencontrer Donald Trump sans prévenir son collègue Cassis, bien sûr. Certes, la Suisse n’en est pas ressortie profondément humiliée, mais rien de positif voire d’intéressant ne s’est dégagé de cette escapade en terres américaines. Cela laisse évidemment songeur quant à l’efficacité de telles démarches.

C’est une autre rencontre avec un autre chef d’Etat qui nous avait tapé dans l’œil quelques semaines plus tôt. Maurer s’était cette fois-ci rendu en Chine pour discuter avec Xi Jinping, le bien-aimé président chinois. Heureusement, il n’avait pas réitéré son erreur grotesque de défiler sur la place Tian’anmen dans un… char, tout suisse soit-il. En marge du deuxième sommet sur les nouvelles routes de la soie, notre ministre des finances avait pu préciser les investissements que la Suisse allait consentir, aux côtés de la Chine, pour les infrastructures en Asie centrale. Ils étaient en réalité bien peu nombreux, les chefs d’Etat ou de gouvernement en provenance d’Europe. Cela ressemblait davantage à une réunion des alliés de Pékin. Alliés? Pas vraiment, puisque la Chine se définit comme un pays sans alliance. Elle a des partenaires dont elle assure qu’ils seront à chaque fois gagnant. De l’économique donc.

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De plus, Pékin n’est pas très difficile: les alliés des Etats-Unis peuvent très bien devenir leurs partenaires. La Suisse peut, d’une certaine manière, faire partie des partenaires de la Chine car, après la Nouvelle-Zélande et l’Islande, elle a signé un accord de libre-échange avec la Chine. D’ailleurs, le président de la Confédération a affirmé que le marché chinois allait s’ouvrir davantage pour la Suisse, tandis qu’en 2007 le Conseil fédéral avait déjà reconnu le statut d’économie de marché à la Chine.

La stratégie partout et tout le temps

C’est exactement ici que nous devons être prudents, car contrairement aux apparences, la Chine ne s’ouvre pas sur le monde. C’est ce que certains académiques appellent une vraie-fausse ouverture, puisque Pékin contrôle, choisit l’ouverture de certains secteurs économiques et en soutient massivement d’autres. Tout est une question de stratégie pour la diplomatie chinoise; les partenariats que la Chine offre ne sont en réalité que des enserrements sur des pays.

C’est-à-dire que les aides et autres investissements de Pékin ont toujours une face stratégique, comme à Djibouti qui a accueilli la première base militaire chinoise à l’étranger parce que la dette de ce petit pays d’Afrique est détenue quasi intégralement par la Chine. De même pour des secteurs économiques comme les télécommunications avec le cas de Huawei. Les subventions massives et l’intégration forte de l’entreprise avec les objectifs de sécurité de l’Etat, soulignent l’omniprésence du stratégique dans la politique chinoise. Et, comme les diplomates chinois sont entrés dans une période d’intenses activités, les propositions de partenariats pleuvent sur tous les Etats de la planète. A sa manière, la Suisse fait partie de ces pays partenaires.

La séparation de l’économique et du politique

Cependant, le tout stratégique ne trouve évidemment pas d’écho en Suisse. Bien au contraire, dans ses relations extérieures, Berne a traditionnellement séparé l’économique du politique, le premier aspect faisant l’objet d’une activité intense, le second quasi réduit à néant tant il est restreint par le principe de neutralité. Les accords de libre-échange, avec la Chine notamment, constituent une grande partie de la politique extérieure de la Suisse. On souhaite simplement commercer, faire des profits sans se mêler de problèmes politiques.

Une séparation cynique, diraient certains, mais que la Chine ne pratique donc pas: l’économique, aussitôt associé au politique, devient du stratégique. Cette symbiose impressionnante et redoutablement efficace pour faire avancer des intérêts nationaux est rendue possible par une grande continuité du pouvoir politique autoritaire en Chine. Quel peut donc bien être le but du partenariat chinois avec la Suisse, d’autant plus que la balance commerciale entre les deux pays est favorable à la Suisse?

Pour la Chine, s’associer avec Berne au niveau commercial et en particulier sur la propriété intellectuelle et les brevets, c’est montrer aux pays de l’Union européenne qu’un accord de libre-échange est possible avec un pays occidental à l’économie développée, alors que Bruxelles refuse pour l’instant de s’associer avec son rival systémique. C’est aussi mettre un pied en Europe continentale et en Occident et y trouver des partenaires et peut-être les soustraire à l’alliance américaine. Sous des apparences de simple traité de libre-échange, l’association privilégiée de la Chine et de la Suisse peut également apparaître comme un positionnement quasi politique dans un contexte à long terme qui sera de plus en plus tendu entre la Chine et les Etats-Unis.

Il est risqué de trop se mouiller

De plus, la collaboration plus récente entre Pékin et Berne sur le projet des nouvelles routes de la soie pose également question. N’est-ce pas participer activement à une stratégie politique chinoise, à savoir étendre son influence, sécuriser son voisinage et ses marchés d’exportation? Il ne semble pas que ce soit de la naïveté de la part d’Ueli Maurer mais plutôt une division bien consciente dans sa politique entre la dimension économique dans laquelle la Suisse paraît gagnante et la dimension politique, à savoir les stratégies d’influence de Pékin.

Il reste pour le Conseil fédéral à rester vigilant quant à l’implication politique d’un tel projet. Certains commentateurs n’avaient pas manqué de faire remarquer l’empressement et la chaleur des rencontres avec les présidents américain et chinois de la part d’Ueli Maurer alors que l’UE est apparentée à un diktat. Cela donne à réfléchir. D’autant plus que la sacro-sainte neutralité, défendue par Maurer et brandie contre une association avec l’UE, risque de devenir lettre morte si l’implication de la Suisse devait augmenter pour les nouvelles routes de la soie. Est-ce à la Suisse de s’immiscer dans ces affaires-là? Est-ce au ministre des finances de se frotter à de pareils plans? Comme la grenouille en voyant le bœuf: «Tout Bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs, Tout petit Prince a des Ambassadeurs, Tout Marquis veut avoir des Pages.» Et surtout, à la fin: «La chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva.»

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

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