Les apprentis révolutionnaires de La Havane
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Militants et figures de la gauche radicale défilent à Cuba au nom de l’anti-impérialisme, mais ferment les yeux sur la réalité d’une dictature qui compte plus de 1200 prisonniers politiques.
Le 21 mars, la fine fleur de l’extrême gauche internationale a débarqué à Cuba pour rejoindre la flottille «Nuestra América», présentée comme un convoi humanitaire destiné à briser le blocus américain. Parmi les participants: Jeremy Corbyn, ex-leader du Parti travailliste britannique, Pablo Iglesias, ex-vice-président espagnol, ou encore Emma Fourreau, eurodéputée de La France Insoumise. Sur place, ils ont rencontré des cadres du Parti communiste, qui ont expliqué à Iglesias que la situation était «certes difficile, mais pas autant qu’on ne le présente depuis l’extérieur». Voilà qui est rassurant.
Durant leur tour VIP de La Havane-Potemkine, les apprentis révolutionnaires ont déroulé le programme attendu: mythologie communiste, embrassades avec le dictateur Miguel Díaz-Canel, discours enflammés contre l’impérialisme américain. Les prisons cubaines, en revanche, ne figuraient pas au circuit. Elles accueillent pourtant 1214 prisonniers politiques, selon l’ONG Prisoners Defenders.
La politique américaine envers Cuba est loin d’être lisible. Depuis janvier, Washington entrave les livraisons de pétrole vers l’île dans une stratégie de changement de régime menée par Marco Rubio, dont les origines cubaines font de l’île une affaire personnelle. L’administration Trump a pris l’habitude d’exercer sa politique extérieure seule, sans concertation et au mépris des règles internationales, laissant ses alliés deviner les objectifs au fur et à mesure. Tout cela mérite d’être dit. Mais réduire la tragédie cubaine au seul embargo, c’est reprendre la propagande de la dictature pour mieux masquer son propre bilan. Un service que les visiteurs ont rendu avec une générosité remarquable.
Car la situation catastrophique de l’île est d’abord le résultat d’une économie intégralement planifiée par l’État, qu’un blocus américain n’a fait qu’aggraver sans créer. Rien n’a jamais empêché Cuba d’engager des réformes. Ce que le régime a produit à la place: une économie non diversifiée, une dépendance chronique à des tuteurs aussi fiables que l’URSS puis le Venezuela, et une stagnation sans précédent. La production sucrière, autrefois locomotive de l’économie cubaine, en est l’illustration la plus cruelle: la campagne 2024-2025 a produit moins de sucre qu’en 1899, selon Everleny Pérez Villanueva, ancien directeur du Centre d’études de l’économie cubaine à l’Université de La Havane. Entre 1990 et 2024, la variation annuelle moyenne du PIB n’a été que de 1,1%, rappelle l’économiste Mauricio de Miranda Parrondo dans un reportage de CNN. L’embargo a aggravé un désastre que le régime a lui-même construit.
Ce tableau, Iglesias, Corbyn et compagnie choisissent de l’ignorer. En Suisse, le camp des apprentis révolutionnaires ne manque pas de relais. Le 14 mars, place de Neuve à Genève, l’Association Suisse-Cuba organisait une manifestation «contre l’impérialisme», affiche à l’effigie du Che à l’appui, soutenue officiellement par le Parti du Travail, Solidarités et l’Union Populaire. Trois partis politiques suisses affichant publiquement leur solidarité avec une dictature, sans que cela suscite le moindre commentaire. Dans une époque où la moindre association est scrutée à la loupe, on notera la sélectivité de l’indignation.
Le peuple cubain, lui, subit tout à la fois: le joug d’une dictature qui l’affame, les coups d’une administration américaine imprévisible, et désormais le spectacle affligeant d’une gauche internationale qui vient chercher à La Havane le frisson révolutionnaire qu’elle ne trouve plus chez elle.
Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: pablo.sánchez@leregardlibre.com.
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