Polémique à «La Liberté»: l’ère de la repentance

Commentaire inédit – Antoine Bernhard

Ça n’aurait pu être qu’un événement banal, mais les activistes en ont décidé autrement: la publication, ce 13 avril 2021, du courrier des lecteurs «Aux jeunes filles en fleur» dans La Liberté a déclenché un tollé général. Cet épisode trop bruyant au regard de son insignifiance nous révèle les méthodes scandaleuses dont se sert la gauche identitaire pour imposer à tous sa vision du monde. Explications.

Au fond, le texte en question – qu’on peut légitimement trouver de mauvais goût et malsain – ne joue qu’un rôle mineur dans l’affaire. Tout comme le sketch publié il y a quelques semaines par Le Temps, jugé transphobe par les mêmes sphères militantes, il sert de prétexte au déclenchement orchestré d’une indignation générale, dont le but est d’imposer un récit idéologique, seule lecture légitime de l’événement. En l’occurrence, nous sommes tous sommés de voir dans la publication de ce courrier des lecteurs et les propos tenus par Serge Gumy, rédacteur en chef de La Liberté, une preuve que notre société est gangrenée par des mécanismes de discrimination.

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Et tout y passe. En plus de l’accusation ridicule de «banalisation du viol», le communiqué de presse co-signé par quatre groupes militants dont la Grève des femmes Fribourg et les écologistes d’Extinction Rebellion dénonce pêle-mêle les discriminations «sexistes, racistes, validistes [ndlr: à l’égard des personnes handicapées], homophobes et transphobes…» Leur argument? Ces discriminations sont «systémiques», c’est-à-dire qu’elles sont inscrites dans le fonctionnement même de notre société. Et malheur à qui refuse une telle interprétation des faits: il s’oppose à la science! Que dis-je? A la divine Sociologie, dont la gauche se sert aujourd’hui pour légitimer son combat idéologique, tout comme les marxistes du XXe siècle en appelaient à la scientificité du travail de Marx. Qui oserait s’opposer à la science?

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Mais le plus intéressant arrive ici. Ce n’est pas le texte en soi qui exaspère le plus nos militants de la nouvelle cause sociale, mais le fait qu’on ose récuser leur interprétation des faits. En effet, pendant la journée, Serge Gumy s’est exprimé sur Facebook disant qu’il comprenait le caractère potentiellement choquant du texte en question, mais qu’il récusait absolument l’accusation de «participation à la culture du viol». C’est ce message en particulier qui a radicalisé le mouvement de protestation. Le communiqué de presse précise à ce propos: «Refuser de reconnaître la responsabilité du journal dans la violence de ces propos revient à être complice des violences sexistes et sexuelles vécues au quotidien par les femmes* et de trop nombreuxses personnes mineures.»

Publications Facebook d’un des mouvements de protestation:

Derrière ce fatras d’idées absconses et cette graphie désagréable se joue un véritable combat idéologique et politique. Malheureusement pour eux, les militants gauchistes en question oublient que parce que nous sommes en démocratie, leur interprétation des faits n’est pas la seule et unique à être légitime. C’est pourquoi ils se radicalisent et réussissent à s’imposer partout comme défenseurs monopolistiques du bien, au nom de la science, et exigent de leurs contradicteurs qu’ils se repentent publiquement de leurs propos. Quiconque s’oppose à eux participe nécessairement à l’oppression «systémique» des minorités; quiconque récuse leurs accusations se rend coupable de «légitimation» des violences.

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A l’ère de la repentance, peu nombreuses sont les personnes capables de tenir le choc face à cette radicalisation idéologique. Serge Gumy a fini par ployer sous les accusations. Bien qu’il ait heureusement tenu bon face aux accusations d’entretien de la culture du viol, il a accédé explicitement aux demandes des activistes en s’excusant publiquement et en reconnaissant que le texte n’aurait pas dû être publié. Et peu à peu, grâce à ce jeu pervers sur la culpabilité, au moyen des pires méthodes de dénonciation publique, la gauche identitaire remporte victoires sur victoires, sans que personne semble pouvoir y faire face. Pourtant, rien n’est plus simple. Il suffit de regarder ces militants en face et de leur dire les yeux dans les yeux: peu nous importent vos cris, peu nous importent vos complaintes, nous vous dénions le droit d’imposer à tous votre discours militant. Vous êtes les porteurs d’une vision politique du monde, personne ne vous refuse ce droit. Par contre, il revient à tous les autres le droit de vous contredire.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Voici un extrait du courrier des lecteurs «Aux jeunes filles en fleur» publié dans La Liberté qui a attiré les foudres d’un certain lectorat et qui a été l’origine de la manifestation d’activistes à Fribourg:

«Je peux dire à gorge déployée que je soutiens Georges lorsqu’il me dit qu’il n’a pas besoin d’aller à Schaffhouse pour voir une chute de reins. Elle est visible au dos dénudé de cette nymphette, de même que ces genoux faisant des clins d’œil à travers ses jeans percés et rythmés par sa démarche chaloupée. […]

Aussi, je peux éviter de penser à cette collégienne de Gambach, pour vous dire, Mesdemoiselles et Mesdames: vous avez eu le courage de la dénonciation, mais arrêtez de déclarer que vous êtes libres de vous habiller comme vous le désirez. Avouez franchement qu’il est plus pertinent de dire: j’ai le droit de me déshabiller comme je veux, même si c’est un poil provoquant.»


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2 réflexions sur « Polémique à «La Liberté»: l’ère de la repentance »

  1. Merci d’affronter de face ces nouvelles sectes. La dernière chose que nous avons besoin, ce sont de nouveaux dogmes; les enjeux de notre temps demandent bien plus d’observations du réel et d’agir en conséquence.

  2. Merci de votre retour ! Nous espérons par là avoir comblé un vide médiatique puisque personne, ou presque, n’a osé émettre une critique sur cette affaire.

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