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Suisse

Analyse

La désertion de l’entrepreneur des Chambres parlementaires9 minutes de lecture

par Olivier Meuwly
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entrepreneur politique suisse

Les grands entrepreneurs ont participé directement à la construction de l’Etat fédéral né en 1848. Ces figures de l’économie se sont ensuite faites plus rares, cédant souvent la place aux dirigeants d’associations patronales. Une évolution qui a laissé des traces.

Les chefs d’entreprise ne sont pas légion sous la Coupole fédérale. La dureté de la vie économique, la nécessaire conquête de nouveaux marchés, parfois lointains, l’accumulation des normes techniques ont de quoi freiner les ardeurs politiques des entrepreneurs, condamnés à vouer tout leur temps à leurs sociétés. Les patrons de groupes importants ont fini par déserter les travées des parlements, d’autant qu’elles sont désormais privées du prestige que les fonctions publiques offraient autrefois.

Si l’on repère encore de ces figures dans les couloirs de la Berne fédérale, les derniers représentants d’une entreprise jouant un rôle de leader sur la place économique de notre pays furent le PLR Johann Schneider-Ammann, conseiller fédéral de 2010 à 2018, et les UDC Peter Spuhler, jusqu’en 2012, Christoph Blocher, en 2014, ainsi que la fille de ce dernier, Magdalena Martello-Blocher, encore en fonction à la Chambre basse, à laquelle s’est ajoutée aux dernières élections législatives le conseiller national PLR soleurois Simon Michel. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Les entrepreneurs au berceau du jeune Etat fédéral

La Suisse moderne qui sort de la Constitution fédérale de 1848 a été façonnée en grande partie par de grands entrepreneurs. Certains ajouteraient immédiatement qu’elle a été aussi construite pour eux. Ce n’est pas totalement faux, bien que pareille affirmation doive être nuancée. Les entrepreneurs, dans une application bien comprise du système de milice, ont participé activement à la mise en place du jeune Etat fédéral. Ils ont donné ses contours à la Suisse libérale dont ses géniteurs souhaitaient, dans la conviction, largement partagée parmi les radicaux vainqueurs du Sonderbund, que seul un Etat fédéral «léger» pourrait favoriser l’essor d’une Confédération éprise des valeurs individualistes et fédéralistes.

Alors que le réseau ferroviaire suisse piétinait avant 1848, c’est le Zurichois Alfred Escher qui donna le coup d’envoi de son édification. La loi qu’il fit voter par les Chambres fédérales en 1852 établit un compromis entre l’économie privée, qu’il défendait avec les radicaux romands étatistes mais hostiles au centralisme, et le Bernois Jakob Stämpfli, partisan d’un réseau conduit et géré par l’Etat fédéral. Des compagnies furent fondées, drainant les fonds colossaux nécessaires à la construction des lignes, elles-mêmes dépendantes de concessions délivrées par les cantons. En quelques années, adossée à un réseau désormais extrêmement dense, la Suisse rattrapa son retard sur les autres pays, puis les dépassa.

En même temps, ce sont des banquiers bâlois comme Achilles Bischoff qui aidèrent le Conseil fédéral à organiser sa politique monétaire. Globalement, les capitaines d’industrie suisses furent fortement représentés aux Chambres, favorisés par un système électoral majoritaire libéré de toute «mauvaise» surprise, et allaient fonctionner comme conseillers d’un Conseil fédéral épaulé par une administration lymphatique. Non que cette situation n’ait pas engendré de sérieux problèmes. Patron de la compagnie du Nord-Est, fondateur de Credit Suisse et de la Rentenanstalt, à l’origine de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) fournisseuse des ingénieurs dont le rail a besoin, Escher se trouva au centre d’une machine politique et économique redoutable, qui acquit une position de force à Berne.

Ses amis industriels et banquiers, souvent liés aux intérêts ferroviaires, ne furent pas surnommés par hasard les «barons du rail». Tenant dans leur toile plus de la moitié des parlementaires, séparés des radicaux «historiques» et désormais organisés en un centre libéral, ils eurent un poids décisif lors des élections des sept Sages. Ce qui finit par provoquer l’ire des autres composantes du radicalisme hégémonique. Les radicaux romands rompirent leur alliance avec eux en 1855 et c’est notamment contre les amis d’Escher que se forma, en Suisse septentrionale, le mouvement démocrate dans les années 1860. Celui-ci s’imposa en Zurich en 1869. Néanmoins, dès cette époque, alors que les hommes de l’économie étaient encore nombreux aux Chambres, les collaborations entre l’économie et les autorités fédérales empruntèrent d’autres voies.

L’apparition des faîtières économiques

En 1870 naquit l’Union suisse du commerce et de l’industrie, connue sous le nom de Vorort, puis l’artisanat et les petites entreprises s’organisèrent à leur tour, sept ans plus tard, sous la dénomination de l’Union suisse des arts et métiers (USAM). L’introduction du référendum législatif facultatif dans la Constitution fédérale en 1874 allait bientôt transformer le rôle des milieux économiques, mais graduellement. Pour lors, les conflits politiques étaient encore marqués par la haine que se vouaient conservateurs catholiques et radicaux laïques, avec le Centre libéral comme arbitre. Dans ce contexte, le Vorort livrait expertises et statistiques au Conseil fédéral et, avec ses dirigeants, dont Konrad Cramer-Frey, soutenait le gouvernement notamment dans les négociations relatives aux accords commerciaux, dans une ambiance de plus en plus protectionniste, stimulée, depuis 1873, par une crise économique tenace. Le Conseil fédéral créa un secrétariat ouvrier, à un moment où la question sociale, avec grèves à l’appui, prenait le dessus sur la question religieuse.

Entre la fin du XIXe siècle et le début du siècle suivant se dessina ainsi une tendance qui allait s’épanouir pleinement après la Première Guerre mondiale. Laissant au Vorort les questions relevant des questions générales de l’économie, comme l’énergie ou les politique commerciale, le monde patronal renforça son organisation avec la création, en 1908, de l’Union centrale des associations patronales suisses (UCAPS), sous les auspices du grand industriel Eduard Sulzer-Ziegler, aux ambitions sociales affichées, mais farouchement antisyndicaliste. C’est ce que l’on appellera la «Verwirtschaftlichung» de la politique, c’est-à-dire l’affirmation définitive de la question économique. Elle fut attisée, dès 1918, par le marasme causé par la guerre, par la traumatisante victoire des bolchéviques en Russie et par les questions existentielles que commençait à se poser une bourgeoisie déstabilisée.

Dans ce climat morose, sur le plan tant politique qu’économique, les milieux entrepreneuriaux s’autonomisèrent de la vie politique. Ils agirent désormais par le biais de leurs organisations patronales, en appui de parlementaires relais, ou devinrent des interlocuteurs directs du Conseil fédéral. S’ils soutinrent les partis bourgeois dans leur combat comme l’initiative dite de crise lancée par la gauche, grosse d’un riche dispositif d’interventions étatiques dans l’économie, mais rejetée de peu en 1936, ils jouèrent un rôle central dans l’élaboration de la «Paix du travail», signée l’année suivante – certes dans un premier temps à leur corps défendant.

Face à la crise économique mondiale qui s’intensifia à partir du début des années 1930 en Suisse, les syndicats, qui avaient congédié les velléités révolutionnaires du parti socialiste, approchèrent l’association des industries de machines et de l’horlogerie en leur proposant un arrangement destiné à stabiliser la vie économique et sociale du pays, harcelé par la crise.

La Paix du travail et ses effets

D’abord réticent à pactiser avec le «diable» syndicaliste, le patronat de l’horlogerie se fit forcer la main par le Conseil fédéral, qui brandit la menace de se mêler directement du dialogue social. La «Paix du travail» était née. Elle repoussa la grève comme recours ultime en cas de conflit du travail, avant de stimuler l’essor des conventions collectives après 1945. C’est à partir de cette date que le rôle des organisations économiques dans les processus de la démocratie directe se développa véritablement. Elles étaient déjà largement consultées sur les projets de loi, mais leur fonction centrale dans leur élaboration fut officialisé, et systématisé, en 1947, année où non seulement le peuple suisse adopta l’assurance vieillesse et survivants (AVS), pilier de l’Etat providence à la mode helvétique, mais aussi les articles économiques de la Constitution. En plus d’approuver une série d’interventions étatiques dans certains domaines, ces derniers validèrent l’obligation de consulter patronat et syndicats dans le cadre de procédures de consultation censées également limiter le risque de référendum.

Cependant, le monde économique ne brisa ses liens avec l’arène parlementaire. Ils changèrent toutefois de nature. Les entrepreneurs, surtout petits, ne disparurent pas même si l’économie fut surtout représentée par des membres de conseils d’administration n’ayant pas forcément œuvré comme chefs d’entreprise proprement dits. Débuta l’ère des avocats d’affaires, qui brillèrent par leur art d’exhiber la liste de leurs mandats d’administrateurs, comme Leporello déroule le catalogue des maîtresses de son maître Don Giovanni ou, vu la provenance de certains d’entre eux, comme des croyants égrainent leur chapelet.

En parallèle s’amorça également l’ère des permanents d’associations professionnelles, qui accompagnèrent les derniers journalistes parlementaires, comme Willy Bretscher, rédacteur en chef de la NZZ. Il y en avait déjà eu, comme le directeur du Vorort Alfred Frey à la fin de XIXe siècle, Ernst Wetter, élu conseiller fédéral en 1940, ou encore Walther Stampfli, directeur de l’association industrielle du canton de Soleure et «père» de l’AVS. Mais la tendance se généralisa.

Otto Fischer fut conseiller national bernois et directeur de l’Union suisse des arts et métiers. Membre de l’aile droite des radicaux, il fit alliance en 1987 avec Christoph Blocher contre l’Organisation des Nations unies (ONU). On peut aussi repérer Richard Reich, directeur de la Société de développement de l’économie suisse (SDES) fondée en 1943 et «bras armé de l’économie», Heinz Allenspach, directeur de l’UCAPS, et Pierre Triponez dès 2000, directeur de l’USAM.

Cette organisation a progressivement ressenti un plus grand besoin de proximité du Parlement et pris soin de choisir systématiquement ses présidents dans cette enceinte. Et les derniers entrepreneurs encore présents à Berne ne se considèrent pas comme les héritiers de leurs prédécesseurs du XIXe siècle. Ainsi, si Blocher, comme les autres, poursuivit ses intérêts, il n’eut guère l’habitude de se mettre au service du gouvernement. Il en fut au contraire l’un des adversaires les plus virulents. Son parti tendit cependant, malgré ses propres contradictions liées à son combat isolationniste, à se substituer aux radicaux comme représentant les intérêts des entreprises.

Une évolution pernicieuse

Cette présence de plus en plus marginale des entrepreneurs au faîte de la politique est révélatrice d’une évolution qui n’est pas sans poser de vrais problèmes. Non que la monopolisation des sièges par les «barons du rail», anciens ou modernes, se soit toujours passée sans accrocs. Les risques de conflits d’intérêts n’ont pas toujours pu être éliminés. Mais leur absence reflète surtout la grande mutation à l’œuvre depuis les années 1990 à la tête des grandes entreprises. Certes, les exigences du temps absorbent toute leur énergie. Néanmoins, on voit alors fleurir une génération de «CEO» souvent de culture anglo-saxonne et pas toujours au fait des mœurs politiques suisses relativement consensuelles.

Un phénomène analogue s’observe dans les syndicats, parfois animés par des leaders formés à l’école française, guère réputée pour sa modération. Ces développements doivent attirer notre vigilance. La présence de grands patrons au Parlement a le mérite de mieux faire comprendre leur réalité à un monde politique qui a tendance à vivre pour lui-même et, si l’on tire un bilan historique, on constate qu’elle a été plutôt bénéfique au pays. Dans ce sens, la fusion entre le Vorort et la SDES, en 2000, a participé d’un éloignement possiblement regrettable entre les deux sphères.

Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.

Vous venez de lire une analyse en libre accès, tirée de notre opération «Esprit entrepreneurial» et contenue dans notre supplément «Vive l’esprit d’entreprise!» (Le Regard Libre hors série N°5).

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