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Société

Tribune

«C’est quoi un pogrom, Madame?»6 minutes de lecture

par Marina Rougemont
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Dans cette tribune, Marina Rougement, doctorante à l’Université de Lausanne et enseignante d’allemand au secondaire, part de situations vécues en classe pour dénoncer la banalisation de l’antisémitisme et les ambiguïtés du discours antisioniste.

Le 9 octobre 2023, en entrant en classe dans une école secondaire lausannoise, j’ai aperçu deux élèves imitant une danse hassidique de façon moqueuse. Dans une autre classe, nous avons lu une biographie d’Einstein et j’ai dû expliquer ce qu’était le sionisme. Mes élèves ont été étonnés d’apprendre qu’il existait un lien entre l’assassinat du Tsar Alexandre II et la naissance du sionisme politique. «C’est quoi un pogrom, Madame?» m’a demandé l’un d’eux.

Parfois, le climat est nettement plus pesant. Un élève raconte une blague à l’autre: «Pourquoi Le Père Noël est le roi des Juifs? Parce que c’est le seul qui arrive à sortir par la cheminée». En pénétrant dans un établissement, je découvre un drapeau israélien dessiné sur les marches, accompagné de cette inscription: «marche dessus!». Devenue curieuse, j’interroge le directeur pour savoir s’il existe un programme de prévention de l’antisémitisme. Il m’a répondu que les élèves apprenaient suffisamment sur l’antisémitisme aux cours d’histoire du XXe siècle. Cette réponse m’a paru assez courte.

Les gestes antisémites et antisionistes de mes élèves ne m’ont ni étonnée ni choquée. Les adolescents qui font des bêtises, c’est normal. Ce qui m’intéresse, c’est le contexte social et politique qui, de mon point de vue, permet et encourage ce genre de comportement.

Aujourd’hui, je peux jeter un regard plus distancié sur cette expérience en terrain scolaire. D’autant plus que le sujet de ma thèse est lié à l’exil en Suisse et à l’antisémitisme. J’aimerais formuler dans le présent texte ce qui est, de mon point de vue, problématique dans le discours parfois très visible de la communauté universitaire.

Devoir de mémoire

Je vais utiliser un article de la professeure d’économie écologique Julia Steinberger paru au printemps 2024, quelques jours après l’exclusion des femmes sionistes du cortège féministe lausannois. Contrairement aux organisatrices de la Grève féministe, je n’utilise pas le terme sioniste comme une insulte, par exemple quand on va scander «Sionistes, fascistes, c’est vous les terroristes» durant une manifestation dédiée aux droits de femmes. La plupart de ces femmes exclues du cortège étaient juives et exprimaient leur solidarité envers les victimes de la violence sexuelle du Hamas.

Julia Steinberger a livré, de façon indirecte, un certain support idéologique et intellectuel à l’exclusion de ces femmes en publiant son article dans le journal 24 heures. La professeure a écrit sur le devoir de mémoire qui est, selon elle, le devoir de l’action. Elle s’exprime en tant que chercheuse universitaire, comme indiqué au début de l’article, mais sans préciser que son domaine de recherche est l’écologie.

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Or, son texte tourne autour de la politique mémorielle, d’antisémitisme et d’autres thèmes complexes sur lesquels Madame Steinberger n’a pas d’expertise académique. Je réagis sur ce texte, d’une part, pour croiser les perspectives d’enseignante et de chercheuse. D’autre part, parce que je suis d’accord avec Julia Steinberger sur une chose: les chercheurs et chercheuses doivent parfois sortir du campus et s’engager dans le débat citoyen.

Dès le premier paragraphe, l’auteure précise une des raisons qui l’incite à prendre la parole: «Si notre devoir de mémoire avait été activé plus tôt, peut-être que ma famille n’aurait pas été persécutée?» Ce statut d’une descendante des victimes des persécutions nazies, souvent mobilisé dans les débats mémoriels, tend à donner à l’argumentation une autorité morale spécifique, distincte de celle que procure l’expertise académique. Mais la question qu’elle pose semble simplificatrice: comme si le devoir de mémoire fonctionnait sur le mode scolaire – de bonnes leçons apprises produiraient de bons résultats en matière de prévention du génocide. Ce que l’histoire ne semble pas confirmer.

Antisémitisme et antisionisme

L’universitaire continue: «Malheureusement, certaines définitions de l’antisémitisme sont détournées à des fins politiques, et entravent à la fois l’apprentissage de l’histoire et l’action contre le génocide.» Effectivement, les partis politiques de droite israélienne instrumentalisent l’antisémitisme d’une façon très cynique pour justifier les violences commises à Gaza.

Toutefois, si les frontières entre les termes antisémitisme et antisionisme sont floues, il n’en demeure pas moins que le lien entre les deux existe pour des raisons historiques. On pense ainsi à l’antisionisme soviétique qui diabolisait Israël comme marionnette de l’impérialisme américain. Ou à l’antisionisme des organisations d’extrême gauche des années 1970, telles que la Fraction armée rouge (RAF) et le groupe Tupamaros, lequel, déjà en 1969, critiquait la politique mémorielle allemande ainsi:

«La paralysie théorique dans laquelle la gauche s’est enfermée jusqu’à présent dans le traitement du conflit au Proche-Orient est le produit de la conscience de la culpabilité allemande. […] Chaque commémoration à Berlin et en Allemagne de l’Ouest cherche à cacher que la nuit de Cristal de 1938 est répétée par les sionistes dans les zones occupées, les camps de réfugiés ainsi que des prisons israéliennes. Les Juifs chassés par le fascisme sont eux-mêmes devenus des fascistes qui, en collaboration avec le capital américain, veulent anéantir le peuple palestinien.»[1]

Ce texte de Dieter Kunzelmann, dont la réputation ne semble pas avoir particulièrement souffert après cet épisode, illustre pourquoi l’antisionisme et l’antisémitisme sont, parfois, inséparables. Il existe un abîme entre l’antisionisme de Tupamaros et l’antisionisme du Bund, ce mouvement social-démocratique des juifs d’Europe de l’Est qui mettait au centre l’identité juive la langue yiddish. Ou bien entre ce dernier antisionisme et l’antisionisme religieux. En outre, remettre en question l’existence même d’un pays qui s’est construit avec beaucoup de peine dès 1948 est tout aussi problématique que d’être antisémite.

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Je pense que la plupart des comparaisons entre Israël ou d’autres pays, d’une part, et l’Allemagne nazie, d’autre part, font preuve de démagogie, manquent d’arguments et ne sont pourtant pas qualifiables d’antisémites. D’ailleurs, ce genre de propos reste presque toujours sans conséquences pour les auteurs.

Dans la suite de son argumentation, Julia Steinberger résume un texte de Masha Gessen, journaliste, écrivain, militante LGBT et figure importante de l’exil russe contemporain:

«Masha Gessen, écrivain juif et récent prix Hannah Arendt, explique dans “In the Shadow of the Holocaust” que refuser de comparer les actions d’Israël à l’holocauste revient à placer l’holocauste hors histoire (sic)

Le texte cité est heureusement plus complexe que ce résumé réductionniste. Il provoque et invite à réfléchir, mais il a, de mon point de vue, plus de valeur esthétique que d’originalité argumentative. Le fait que Gessen ait reçu le prix Hannah Arendt malgré ses prises de position controversées montre que le jury n’était pas particulièrement aveuglé par la politique mémorielle si difficilement mise en place après la Seconde Guerre mondiale, entre autres avec l’aide bien nécessaire des sionistes.


[1] Cité par Jan Riebe, «Linker Antisemitismus», dans Judenhass underground. Antisemitismus in emanzipatorischen Subkulturen und Bewegungen, Hentrich, 2023 (traduction de Marina Rougemont)

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