Chaque mois, le youtubeur Ralph Müller livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque. Ce mois-ci, il évoque des défis de l’éducation à l’ère de l’intelligence artificielle et interroge le rôle de l’école face au positivisme.
Certains déclarent l’enseignement supérieur caduc et même contraire aux intérêts de l’individu. L’intelligence artificielle (IA) mettrait l’éducation en demeure de se réinventer de fond en comble, à moins qu’elle ne l’invite tout bonnement à tirer sa révérence[1]. Puisqu’elle s’apprête à remplacer l’homme dans toutes les tâches cognitives ou presque, l’enseignement tel qu’on le comprend et le savoir qu’il dispense n’auraient bientôt plus aucune valeur, et il ne nous resterait plus qu’à devenir tous des spécialistes de l’IA, aptes à seconder cette dernière ou à en tirer profit pour monter des «start-up». Cette position, encore marginale aujourd’hui, risque de gagner du terrain et nous invite à nous interroger sur ce que c’est que l’apprentissage – d’autant plus si, comme moi, vous la jugez stupide et néfaste.
Comme l’écrivait Alain, «l’homme ne se forme jamais par l’expérience solitaire; […] ses premières expériences sont de l’homme et de l’ordre humain, dont il dépend d’abord directement […]»[2]. Le monde est d’abord montré et nommé à l’enfant, qui développe sa présence aux choses sur fond de cette éducation primitive. L’éducation, ainsi, n’est pas qu’une affaire d’informations transmises, elle n’est pas qu’une question de savoir quantifiable – ce n’est même pas là sa vocation majeure.
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La vision utilitariste de l’éducation réduit celle-ci à une pratique dont le seul but est de rendre l’individu «flexible» et toujours «adapté» à la réalité mouvante du marché. Elle est tout entière soumise à un idéal d’optimisation et de performance immédiates et commensurables, impliquant qu’elle néglige tout savoir qui ne soit pas directement traduisible en un gain palpable. Le nouveau discrédit jeté sur l’école est le dernier avatar du matérialisme.
Le fait est qu’une société d’individus «autonomes» ne peut être autre chose qu’anomique. Si l’enseignement doit effectivement se repenser, il est essentiel qu’il demeure un sanctuaire œuvrant à l’abri et en porte-à-faux des logiques qui gouvernent l’économie, le travail et le loisir. Il doit être immuable quant à son mandat d’élévation, qui ne saurait demeurer s’il se plie à des rythmes qui lui sont hostiles. Former des individus adaptés au marché actuel, c’est les condamner à l’obsolescence. Former des esprits critiques, c’est les préparer à tous les futurs possibles.
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L’école – les classes primaires comme l’université – n’a pas pour seule mission de transmettre des connaissances, elle est aussi un lieu de socialisation, d’apprentissage non quantifiables de vertus en tous genres. C’est à l’école qu’on apprend certaines modalités essentielles du respect (celui des hiérarchies par exemple) et du rapport à l’autre, et c’est à l’école que l’on s’imprègne (idéalement) d’un sens de la camaraderie et du partage. Elle est peut-être le dernier lieu où peut encore se former quelque chose comme un «esprit national», non pas au sens nationaliste, mais au sens minimal d’un sentiment d’appartenance à une communauté plus large que celle de la famille.
Enfin, l’école est le lieu privilégié de l’émulation et de ce sentiment unique et précieux qu’est l’admiration. Plutôt que de chercher à s’adapter à des technologies aveugles, il faudrait réhabiliter la figure du maître, redonner aux enseignants la liberté de défendre le bon goût, et à l’école le mandat de façonner le jugement. Le positivisme est en train d’accoucher d’une forme neuve de crédulité et de barbarie: l’école seule peut y faire face.
Le formateur Ralph Müller livre dans chaque numéro son analyse cinglante d’un phénomène de société. Retrouvez ses vidéos sur la chaîne YouTube «La Cartouche».
Vous venez de lire une chronique publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°123).
[1] Voir Laurent Alexandre et Olivier Babeau, Ne faites plus d’études. Apprendre autrement à l’ère de l’IA (Buchet-Chastel, 2025).
[2] «Pourquoi encore apprendre? A l’heure du relativisme et de l’IA» (PUF, Cités N° 103).