Halte à l’eugénisme
Dessin: Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre
Chaque mois, le youtubeur Ralph Müller livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque. Ce mois-ci, il critique une forme contemporaine d’eugénisme.
Le Courrier international publiait le 11 octobre un article intitulé «Dans la fabrique des “super-bébés” de la Silicon Valley». Il y était question de Noor Siddiqui, fondatrice d’une start-up de «dépistage embryonnaire», dont le but est de «[f]ournir aux parents une quantité d’informations inédite sur leur future progéniture pour leur permettre de fonder une famille en bonne santé et en toute sérénité».
On pourra ainsi prédire les risques d’un embryon de contracter des pathologies «telles qu’un trouble bipolaire, un cancer, la maladie d’Alzheimer, l’obésité ou la schizophrénie». Charmant programme, mais non merci.
Ce qui est à l’œuvre dans cette forme d’eugénisme, c’est la vision scientifique et techno-enthousiaste du monde, qui se nourrit des limites qu’elle dépasse. Dépasser les bornes est une sorte de jeu par lequel on tire vanité de défier la nature.
Il y a quelque chose de pervers dans cette quête de contrôle et cette intolérance grandissante à toute forme d’incertitude. Ce que ces gens ne voient pas, c’est que ce qu’ils cherchent à «optimiser» perd de son sens à mesure qu’ils l’optimisent, si bien qu’ils ruinent infailliblement ce pour quoi ils entendent créer, bien maladroitement, les conditions «optimales».
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Comment voulez-vous aimer authentiquement un être que vous avez condamné avant même sa naissance à être non pas votre progéniture, mais votre produit?
Un tel enfant «optimisé» à la source se sentirait vraisemblablement, arrivé en âge de raison, avoir été davantage façonné qu’aimé. Un autre risque a été pressenti par le philosophe et mathématicien français Olivier Rey: «Plus l’enfant sera maîtrisé avant sa naissance, moins il sera maîtrisable après – ne serait-ce qu’en renvoyant à ses concepteurs, en miroir, la liberté de choix dont ils ont fait usage pour l’avoir.»
A-t-on seulement songé aux troubles que ne manqueront pas de créer ces bricolages?
C’est l’histoire de la technique: résoudre des problèmes en en créant de nouveaux, et avec ceux-ci, induire des nouveaux modes d’adaptation. Il faudrait toujours s’interroger sur les conditions psychiques que telle ou telle «avancée» technologique met en place. Il ne s’agit pas seulement d’objets, de méthodes et de possibilités, mais de la venue d’un type d’homme neuf, et partant, d’un genre nouveau de rapports humains. C’est tout l’édifice de ce qui constitue notre humanité qui s’en trouve chamboulé, ainsi qu’on le constate depuis la révolution du smartphone.
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On voudra ainsi que la naissance soit le fruit d’un stratagème. Littéralement. Ladite startupeuse assure que «la reproduction sera de plus en plus une histoire de sélection génétique et d’analyse de données – et de moins en moins une affaire de sexualité». Il faut avoir l’âme bien corrompue pour être séduit par un tel propos.
Cet article nous rappelle que la science est muette quant aux fins à poursuivre. Ce n’est pas à elle de dire ce qui est souhaitable, ni à ce qu’elle rend possible de déterminer notre positionnement. Le métier d’homme est à coup sûr un de ceux qui ne sera pas remplacé par l’intelligence artificielle, et il est urgent d’y reprendre goût. Urgent de renouer à une large échelle avec les pratiques à même d’offrir une certaine quiétude et un sens de la profondeur – morale et temporelle. Qu’on fasse ou non des «super-bébés», qu’on s’implante ou non des puces NeuroLink, l’esprit et la parole doivent rester notre berceau et notre idéal.
Le formateur Ralph Müller livre dans chaque numéro son analyse cinglante d’un phénomène de société. Retrouvez ses vidéos sur la chaîne YouTube «La Cartouche».
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