L’actualité de Dante et de son appel au bonheur

Le Regard Libre N° 24 – Giovanni F. Ryffel

Fatti non foste a viver come bruti.
« Vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des brutes ».

A vouloir poser la question de l’actualité d’un auteur, on s’expose à un double péril : d’une part l’épuisement d’intérêt, d’autre part le refus d’une actualité pour ce qui est ancien. Cela arrive souvent ; soit parce que tout ce qui appartient au passé semble n’avoir que l’attrait de la vieillerie, soit parce qu’une idéologie impose de refuser les contenus d’un auteur, surtout s’il est médiéval et foncièrement chrétien comme Dante.

Et pourtant, il reste intéressant à mes yeux d’interroger ce fait et de tenter une ébauche de réponse, quoiqu’il faille se contenter ici de n’en apercevoir que quelques coups de pinceau.

Un bouleversement de nos habitudes

La Divine Comédie – en italien La Divina Commedia – est le poème qui raconte l’aventure singulière et incroyable d’un homme. Celui-ci, perdu dans une forêt obscure, celle des ténèbres humaines, du péché, est invité par le personnage qu’il a toujours vu comme son maître, Virgile, à faire un voyage dans l’au-delà. Il prendra connaissance et conscience du mal que fait l’homme avec ses conséquences, en Enfer ; du chemin ardu et douloureux qui mène au pardon et à la véritable liberté, au Purgatoire ; enfin, accompagné de la femme qu’il a aimé, des cieux se rendant « visibles » au Paradis. Ainsi, il connaîtra le vrai bonheur : la vision béatifique. Il aura pour mission d’en témoigner auprès des autres hommes par cette littérature.

Au niveau du contenu, il est difficile de comprendre pourquoi un tel récit devrait encore intéresser : traite-t-il vraiment d’un au-delà ? Cela peut plaire si l’on en reste à une lecture littérale, en suivant l’histoire du personnage dans une « fiction » étonnante. Est-on néanmoins disposé à le suivre quand il prétend dire la vérité ? ou lorsqu’il s’élève de la lettre à l’allégorie, jusqu’aux symboles ? Et veut-on bien accepter le côté religieux, les enseignements de morale, de métaphysique, de théologie, voire une astronomie et une anthropologie vieilles de sept siècles ?

Certains professeurs de littérature consacrent à La Divine Comédie une lecture qui désamorce son potentiel explosif, résidant justement en tout ce qui la rend apparemment « démodée ». Ils sont friands du génie littéraire dont ils ne peuvent se passer sur le plan formel, mais les motivations profondes de sa rédaction ne les intéressent pas. C’est, en fait, parce qu’un tel poème ne suit pas les modes, qu’il peut parler aujourd’hui, et parce qu’il va jusqu’à contredire carrément la mode de notre époque, qu’il est tout à fait actuel. Cela, dans la mesure où il se pose comme une aide à retrouver ce qui est vraiment beau, ce qui vaut la peine d’être vécu et désiré.

En réalité, Dante passione. La preuve : à plusieurs reprises ces dernières années, j’ai eu l’occasion de faire connaître le poète de Florence à des lecteurs francophones, et le résultat a toujours été très positif. Marqués par l’étonnement, ceux qui le découvrent se rendent compte de ne pas avoir été asphyxiés par un livre poussiéreux. Au contraire, il sont surpris d’avoir trouvé un ouvrage plein de réa-lisme, décrivant cependant l’inimaginable, montrant l’universel tout en partant de l’histoire d’un homme particulier, émouvant par les témoignages de personnes mortes il y a pourtant belle lurette.

Si ces paradoxes sont possibles, ce n’est pas dû seulement au génie littéraire de l’auteur, mais aussi à ce qui motive sa poésie, transparaissant d’ailleurs à chaque vers.

Dante, poète du désir

Comme le dit très bien Franco Nembrini, un interprète contemporain, Dante est le poète du désir. Le désir d’un véritable bonheur et du vrai salut, raison même de l’ouvrage. On l’apprend effectivement au XVIème chant du Purgatoire, où l’auteur confie le sens profond de l’agir humain : la recherche d’une existence libre et heureuse. Le problème est que la liberté s’accomplit dans le bien, or la faculté de désirer, croyant viser le bon moyen du bonheur, peut se tromper. Notamment lorsqu’elle se laisser guider par le plaisir matériel, qui n’est que le premier outil du désir pour éveiller les hommes, sans jouer le rôle de finalité. Dante raconte la possibilité d’un « vrai » désir, qui éleve, l’enjeu étant le simple fait de vivre. Il en sait quelque chose, lui qui a failli perdre sa précieuse vie dans la forêt obscure, et qui a subi l’humiliation et l’exil dans la réalité.

Certes, à une époque d’hédonistes et de paresseux, de désespérés et de nihilistes, le poète bouscule parce qu’il y a quête du bonheur, mais également un risque de perte de soi ! Qui voudrait se l’entendre dire ? Doit-on lire la poésie pour recevoir une leçon de morale ? Malgré tout, le grave enjeu est bel et bien présent. Aussi est-il si important que Dante n’ait pas peur d’affirmer que la route du bonheur est difficile, tout en demeurant accessible à chacun. Lui-même n’a pas mérité de voir les « vies spirituelles une par une » (Par. XXXIII, v. 24), mais il a été choisi justement parce qu’il était perdu. Et comme une main lui a été tendue gratuitement, de même il offre son poème pour réveiller son lecteur,  l’admonester et lui permettre d’espérer à nouveau.

Un éloge de la vertu et de la connaissance

Au chant XXVI de la première Càntica, en plein Enfer, Dante rencontre Ulysse. Scandale pour la mentalité moderne : le poète chrétien y place ce dernier car il a osé dépasser les limites du monde connu lors de sa dernière navigation. La soif de connaissance aurait-elle été punie ? Non, pas du tout, ce sont l’arrogance et la fraude par intelligence qui sont reprochées à l’aventurier. Du désir de savoir, l’auteur en fait plutôt l’éloge, laissant Ulysse l’exprimer lui-même. Ce qui l’a conduit à la mort, il en prend conscience, c’est son dernier voyage, celui qu’il a entrepris avec une partie de son équipage qui avait survécu à l’Odyssée. Ulysse avait rappelé à ses hommes de considérer leur origine : ils ne furent pas créés pour vivres comme des brutes, mais pour suivre vertu et connaissance (Enf. XXVI, vv. 118-120). Même dans l’âme damnée du héros aux penchants superbes, il peut y avoir suffisamment de clarté pour reconnaître quel est le vrai désir qui doit guider l’homme. Non le plaisir, comme pour les luxurieux, les gourmands, les avares et les prodigues, mais la vertu et la connaissance.

Abstraction intellectuelle ? Non. Dante, tenant la main du lecteur, révèle que par la voie ardue qui passe à travers les périls de l’Enfer et les aspérités du Purgatoire, on peut obtenir ce bonheur – à savoir la connaissance, qui est le bien le plus délectable qui existe. Et ce n’est pas un intellectualisme, parce qu’il s’agit de la connaissance de Dieu, qui est la joie la plus concrète et la plus complète. Pour seulement comprendre que cela soit possible, un chemin de purification est nécessaire. Dante lui-même, fatigué, risquera de tomber maintes fois ; c’est la raison pour laquelle Virgile, Béatrice et saint Bernard seront à ses côtés.

Caton, au début du Purgatoire, gronde les âmes paresseuses qui ne veulent pas monter de suite se purifier pour entrer au Paradis. Le protagoniste est encouragé à la repentance par Béatrice dans le jardin d’Eden au sommet du mont Purgatoire. C’est une aide pour accéder au but : celui de ne rien désirer qui ne soit Dieu. Les saints le répètent sans cesse. Ces derniers aussi seront sur le chemin du poète, ils les recontrera au Paradis, avant d’accéder au suprême cadeau : un instant de vision béatifique. Elle n’est pas décrite car elle est inexprimable. Quelle joie, ineffable, brûlante, vivifiante !

La Divine Comédie reste donc un poème qui peut toucher de près un lecteur contemporain. Elle invite au dialogue et indique un chemin. Elle touche à des lois qui font le cœur de l’homme et qui sont les mêmes qui ont créé l’univers : « l’Amour qui meut le Soleil et les autres étoiles » (Par. XXXIII, v. 145).

Crédit photo : © Toscana Ovunque Bella

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