Que penser de l’affaire de Villiers ?

Regard sur l’actualité – Loris S. Musumeci

A bout de souffle, il déclare : « La France est en guerre. Les moyens ne sont pas à la hauteur. » Dans des conditions qui se sont présentées à lui comme intenables, le chef d’état-major aux armées a démissionné mercredi dernier. Une première sous la Ve République.

Le général de Villiers, soixante-et-un ans, s’était vu demandé humblement par Emmanuel Macron de renouveler son mandat, le 30 juin dernier. L’âge de la retraite est aux aguets, mais l’honneur militaire l’emporte. Le charisme du président n’a pas manqué de se mettre en œuvre au maintien du général. L’engagement pour élever la fortune des armées à hauteur de 2% du PIB, de surcroît, demeure.

« Je ne vais pas me faire baiser »

Le 11 juillet, les oreilles de l’armée française s’assourdissent sous l’alerte rouge. Huit cent cinquante millions d’euros coupés aux armées. En audition à huis clos, leur responsable aurait sorti son désormais célèbre : « Je ne vais pas me faire baiser par Bercy. »

La réplique du traditionnel chef des armées, à savoir le président de la République, cinglante, irréversible : « Il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. »

Si l’affaire retentit si fort et si loin, c’est parce que tout participe au choc de nouvelles pratiques en politique. Que les propos du général aient été rendus publics, alors même qu’ils furent prononcés à huis clos, ce n’est qu’injustice. Que cependant le commandant de la dénommée grande muette publie et commente la polémique sur Facebook, ce n’est que risque engagé.

Deux hommes, deux honneurs

La psychologie des deux hommes attire aussi une vive attention. Quoi qu’en disent les hommes politiques déclarant que seules les vraies questions pragmatiques intéressent les Français, ceux-ci ne veulent pas discuter seulement chômage, mais Brigitte, poignées de mains et j’en passe. Chez le président, accusé à tort ou à raison d’autoritarisme, le malaise provoqué signifie pourtant un besoin de se faire respecter. Emmanuel « l’intello » n’est en effet pas passé par le service militaire, ce qui le délégitimerait.

Chez Pierre de Villiers, le sentiment d’avoir été humilié est évident. Peut-être même que l’arroseur aurait été arrosé. Le vieil homme d’armes veut intimider le jeune chef sans expérience, mais ce dernier est plus farouche qu’il n’y paraît, et peut bouffer son prédateur. D’autre part, nombre de témoignages attestent la bonté et la dignité du général. L’honneur de ses hommes n’est pas à vendre ; pas moins que le sien. Sa profonde humanité est même rappelée par un journaliste de Libération, citant ces jours-ci, dans un article, des propos du général de début 2016 : « Une stratégie basée sur les seuls effectifs militaires ne pourra jamais agir sur les racines de la violence, lorsque celles-ci s’ancrent dans le manque d’espoir, d’éducation, de justice, de développement, de gouvernance, de considération. Gagner la guerre ne suffit pas à gagner la paix. »

Pro Macron

En lien avec le besoin d’autorité, soutenir Emmanuel Macron reviendrait à comprendre le recadrage qu’il a infligé au général. Arriver à l’Elysée à trente-neuf ans seulement demande des épaules. Sans quoi, c’est du Hollande en plus petit, en plus gentil, en plus niais, en pire. Ce que veut incarner le président, le règne jupitérien, en somme monarchique, demande aussi de telles attitudes.

Considération plus technique, Richard Werly du Temps constate en dépit du reste de son papier, que la coupe budgétaire de 850 millions d’euros correspond, à peu de choses près, à la somme investie pour l’opération Sentinelle en 2016. Cette opération de 840 millions d’euros n’est autre que l’application sécuritaire de l’état d’urgence décrété suite aux attentats, déployant dix mille soldats sur sol français. Or le gouvernement Macron a décidé la fin de l’état d’urgence. Tout logiquement, il n’y aurait pas de véritable perte financière pour les armées.

Christophe Barbier, directeur de rédaction à L’Express, suggère dans son éditorial deux erreurs du général de Villiers, sans prendre néanmoins en défense le président. Il y a le comportement : en tant que chef d’état-major aux armées, le vocabulaire devrait se passer de grossièreté. Toujours dans l’attitude, partager sur le réseau social Facebook une lettre de désaccord au président n’est pas digne d’un très haut placé de l’Etat, qui plus est au sein de l’armée.

Quant au fond, Pierre de Villiers serait resté dans un ancien logiciel. Il n’y aurait pas d’armée honorable sans d’honorables moyens. Cela ne prend toutefois pas en considération les modes macroniens de repenser le financement de l’armée : participation de l’Union européenne, dont touts les pays profitent de la protection offerte par les troupes françaises. La concentration sur les cybermenaces engendre également une absence de renouvellement d’armes vétustes pour engager un nouveau type de guerre aux islamistes et autres perturbateurs.

Pro de Villiers

Les soutiens au parti du général demeurent plus visibles. Arnaud de La Grange dans l’éditorial de jeudi au Figaro, annonce aussi deux erreurs, mais commises par Macron. Une de forme, l’autre de fond. Etonnement, la dernière n’est pas première en ordre d’importance. Ce que le président n’aurait pas considéré en coupant des fonds aux armées, c’est qu’elles seules donnent la vie de leurs soldats pour la France. Du point de vue formel, il aurait dépassé les bornes de l’audible en reprochant un « manque de dignité » au militaire, connu malgré tout comme vaillant. Humiliation totale. Injustice aux yeux des Français qui, surtout depuis les attentats, gardent un attachement quasi-amoureux à l’armée, laquelle, jour après jour, protège la vie de leurs enfants.

Toujours au Figaro, on a demandé aux politiques ce qu’ils en pensaient. Quatre anciens ministres de la Défense se sont exprimés, et peu d’arguments penchent du côté du président. Jean-Pierre Chevènement regrette le départ de Pierre de Villiers mais rappelle que malheureusement il faut choisir, face à l’autorité suprême, de « fermer sa gueule » ou démissionner. Pour Charles Milon, « Macron ne connaît pas la France ». Michèle Aliot-Marie estime, elle, qu’Emmanuel Macron n’a pas l’expérience de déléguer aux ministres, ni celle des ruses de Bercy. Gérard Longuet, qui a lui-même dû tenir tête à de Villiers, est perturbé par l’étendage en public de l’affaire. Tout aurait pu se régler sans humiliations, dans le secret d’un bureau.

D’autres politiques se sont exprimés sur cette démission, de Mélenchon à Marine Le Pen. Que la gauche antimilitariste, des anarchistes à Hamon, s’indigne face à la démission plutôt forcée du général, cela laisse très légèrement sourire. Quoique même la droite se voit, dans ce cas, jugée d’hypocrite à cause des coupes qui de toute façon étaient prévues par François Fillon.

Laurent Wauquiez, bénéficiant des pages « Opinions », articule un jugement du président de la République en trois étapes : la manipulation, la trahison et l’humiliation. La manipulation parce que « Emmanuel Macron, lui, a sciemment joué avec nos forces armées pour nourrir son marketing politique. […] Il a utilisé nos soldats comme figurants pour mettre en valeur le premier rôle. » La trahison à cause de sa promesse de rehausser le budget de la Défense, alors qu’il n’en sera rien. L’humiliation, enfin, car « il a choisi la violence de reproches publics ».

De cette affaire, il ressort que celui dont on disait, candidat, qu’il n’était qu’un mou, une bulle, est bien plus rusé qu’il n’avait semblé. Son attitude face à des Trump ou Poutine l’a démontré. Force est aussi de remarquer qu’il n’aime pas la critique, ni l’opposition. L’autoritarisme pourrait être un fléau ; la vraie autorité une force. De plus, l’entourage du président est à surveiller ; Castaner en a ajouté à la polémique vendredi, en expliquant : « C’est le comportement du général qui a été inacceptable ». Enfin, le général Pierre de Villiers, qu’il ait fauté ou non dans ses termes et attentes pour l’armées, sort de la bataille au chômage mais glorieux.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © lesechos.fr

Une réflexion sur « Que penser de l’affaire de Villiers ? »

  1. Le général était en réunion confidentielle. Les propos ont été rapportés officiellement ce qui est une honte. Macron à ensuite fait preuve d’un autoritarisme inapproprié. Regrettable. Pas digne de la fonction.

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