Cinquante nuances de frontaliers : le canton du Tessin

Le Regard Libre N° 31 – Nicolas Jutzet

Cinquante nuances de frontaliers (2/3)

Si la thématique est vaguement à l’agenda dans le canton de Neuchâtel, elle semble à l’ordre du jour de manière permanente au Tessin tant elle occupe une place de choix dans les différents médias locaux et dans la bouche des politiciens du coin.

Non content d’avoir accepté à 68.2% l’initiative populaire du 9 février 2014 « Contre l’immigration de masse », le canton s’est distingué à nouveau récemment suite à l’acceptation à près de 60% de l’initiative « Les nôtres d’abord » qui prévoit de « définir les modalités d’introduction des articles demandant que, dans le domaine de l’emploi privé ou public, les résidents suisses ou étrangers du canton aient la priorité par rapport aux frontaliers. Par ailleurs les places vacantes devront être annoncées aux offices de l’emploi. A terme il devra par ailleurs être mis fin au phénomène du dumping salarial et aux licenciements abusifs ». La population semble donc convaincue qu’un problème existe sur le marché du travail et que le monde politique doit prendre des mesures pour y remédier. Mais qu’en est-il vraiment ? Tour d’horizon.

Le Tessin en quelques chiffres

Depuis la signature des accords bilatéraux au début des années 2000, on note une nette augmentation du personnel et de l’emploi en Suisse. La croissance de l’emploi au Tessin a été influencée fortement par le secteur tertiaire. Contrairement au reste de la Suisse, la croissance de l’emploi au Tessin a été influencée en particulier par un afflux de travailleurs frontaliers.

Diagramme frontaliers Tessin

Le découpage par secteur d’activité nous montre que les frontaliers sont principalement actifs dans le tertiaire (env. 40’000), puis dans le secondaire (env. 24’000). A ce jour, la proportion des travailleurs frontaliers (env. 65’000) représente plus d’un quart des actifs occupés. Ce pourcentage démontre clairement que c’est au Tessin que le pourcentage de frontaliers est le plus important dans le pays. Cette donnée seule explique déjà une partie de la perception négative qu’à la population indigène de ce « flux » de frontaliers. Ce sentiment, certes peu rationnel, est en plus accentué par l’évolution continue.

Le graphique ci-dessous démontre une évolution qui suit la tendance suisse, même si le taux de chômage reste continuellement au-dessus de la moyenne. Toutefois, il est intéressant quand dans le même laps de temps le taux de chômage des locaux n’a pas explosé. Au contraire, il est même relativement stable. De fait, il serait quelque peu hâtif de lier une arrivée massive de frontaliers avec un chômage en hausse pour les locaux.

Diagramme frontaliers Tessin2

Diagramme frontaliers Tessin3

A gauche, le taux de participation des 15-64 ans, soit la mesure du ratio des actifs par rapport à l’ensemble des personnes en âge de travailler. A droite, le taux d’occupation de ces actifs. En soustrayant le taux d’occupation du taux de participation, on obtient le taux de chômage. On s’aperçoit donc que de manière générale, la population du canton du Tessin participe moins au marché du travail que la moyenne du pays.

Toutefois, et c’est réjouissant, ce taux se resserre. La différence absolue avec la moyenne suisse a diminué légèrement au cours des dernières années. Ce qui veut dire que la population du canton participe de plus en plus au marché du travail (plus de candidats pour les postes ouverts). Et ce, sans que le chômage n’augmente. Ce qui semble d’ores et déjà remettre en cause l’idée d’un « vol de travail » par les frontaliers.

Il s’agit plus probablement d’un habituel partage du gâteau, à la neuchâteloise. Gagnant-gagnant. La création de nouveaux emplois a donc prioritairement profité aux frontaliers par le simple fait que la main d’œuvre qualifiée n’était pas présente localement, sans prétériter le sort des « nôtres ». Bien qu’il soit toujours possible de trouver des cas d’espèce qui contredisent une dynamique globale.

Une étude déclenche la polémique

Comme dans le premier épisode, où nous évoquions une étude qui analysait le marché du travail dans le canton de Neuchâtel, il existe un rapport qui tente de livrer les secrets de son pendant tessinois. Malheureusement, il est bien moins ambitieux et ne s’intéresse prioritairement qu’à un éventuel effet de substitution entre main d’œuvre locale et frontalière. Se focalisant donc sur les compétences et la rareté de ces dernières, sans se préoccuper en profondeur de la structure des salaires, et donc d’un éventuel dumping salarial.

Dire que les résultats de cette étude, dont la publication à été repoussée à plusieurs reprises, ont déclenché un raz-de-marée, relève de l’euphémisme tant l’onde de choc paraît avoir été violente. Selon les auteurs de l’étude, l’Institut de recherche économique (IRE) de Lugano mandatée par le Secrétariat d’Etat à l’économie, on ne peut pas exclure que ponctuellement, des salariés indigènes soient remplacés par des travailleurs étrangers, mais on ne peut en aucun cas parler d’une substitution systématique. Soit le même résultat que dans le canton de Neuchâtel. Malaise. Mais somme toute, cette conclusion paraît logique au vu des chiffres présentés plus haut.

Il s’agira désormais d’affiner la recherche et de déterminer dans quelle mesure un dumping salarial existe et comment il est possible d’agir pour remédier à celui-ci. Notons que le canton est d’ores et déjà un bon élève en la matière : « aujourd’hui déjà, le Tessin est le canton qui effectue le plus grand nombre de contrôles parmi les employeurs non soumis aux contrats collectifs de travail : 24% en 2015, contre une moyenne suisse de 5% ».

Toujours est-il que contrairement au canton de Neuchâtel où la polémique se calme suite à la débandade de l’UDC, au Tessin le sujet continue et continuera sans doute d’occuper les esprits. Mêlant émotion et électoralisme. Par ailleurs, un consensus est en place, très peu d’espace est réservé au doute, alors même que les chiffres semblent indiquer que la situation est après tout bénéficiaire pour l’entier du canton. Le traitement réservé à l’étude en question est révélateur d’un climat peu favorable à la vérité scientifique.

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Crédit photo : © AFD

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