«Et si les salariés se révoltaient?»

Les lundis de l’actualité – Jérémie Bongiovanni

Au printemps dernier paraissait l’ouvrage de Patrick Artus et Marie-Paule Virard intitulé Et si les salariés se révoltaient?. D’une actualité aujourd’hui troublante, les auteurs livrent une analyse de cette classe d’oubliés occupant les rues de France ces dernières semaines et faisant comprendre que son mécontentement ne représente pas qu’un soulèvement passager, mais a au contraire de profondes racines. Diagnostic d’une situation préoccupante. 

De pire en pire

Les auteurs dressent un tableau sombre de la situation actuelle. Ils observent que les revenus ont stagné pour 70% des ménages des pays développés entre 2005 et 2014 et que pendant ce temps, les prix de l’immobilier ont, eux, augmenté. Les emplois industriels ont disparu et ont été remplacés par des emplois peu qualifiés. Le marché du travail, en pleine mutation, a pour sa part conduit 17% des actifs peu voire pas qualifiés au chômage. Enfin, la médiocrité du système éducatif français ne donne pas plus d’espoir. Dans le cadre de l’évaluation PIRLS 2016, mesurant le niveau de mathématiques de cinquante pays dans le monde, les élèves français de CM1 – ayant entre huit et dix ans – pointent en trente-cinquième position, inquiétant pour la dixième économie mondiale.

Une répartition injuste des risques

Le premier phénomène décrit par les auteurs est celui de l’évolution du salariat ces dernières années. En théorie, le salarié devrait bénéficier d’un revenu fixe alors que l’actionnaire devrait pour sa part assumer les risques de l’entreprise et donc avoir un revenu variable – sous forme de dividendes. Les auteurs notent cependant que ces dernières années, le risque a été porté par les salariés qui ont vu leurs revenus mis sous pression, pendant que les actionnaires, portant moins de risques, bénéficiaient de rentes anormalement élevées. L’importance d’un marché du travail flexible, et donc d’une part de risque pour le salarié, est soulignée dans l’ouvrage. Ce que les auteurs regrettent, c’est bien l’asymétrie qui l’accompagne. Ils soulèvent là un point intéressant, étant donné qu’un marché du travail plus flexible, et donc plus risqué, devrait, d’après un principe fondamental de l’économie de marché, être accompagné par une rémunération pour ce risque. 

La « bipolarisation » du marché du travail

La déformation de la structure des emplois sur le marché du travail est une deuxième tendance de fond analysée dans l’ouvrage. Selon les auteurs, ce changement conduit à la disparition de nombreux emplois industriels et à l’apparition d’emplois de services peu qualifiés. Ils remettent en question la théorie schumpétérienne de la «destruction créatrice» sur la base de cette observation, du fait que selon celle-ci, les activités appelées à disparaître devraient se transformer en activités plus productives. 

On peut néanmoins rester sceptique sur ce point. C’est en effet une question préoccupante de savoir comment et quand les emplois aujourd’hui détruits seront remplacés. L’idée de la fin du travail relève de l’ineptie infondée (à lire aussi: Une société du plein travail est indispensable). Cependant, nier que cette évolution aura des répercussions sur le court voire moyen terme serait tout autant insensé. Les emplois détruits peuvent en effet être recréés à d’autres endroits ou dans d’autres branches, rendant des ajustements immédiats impossibles. De ce fait, des périodes de frictions permettant cette transition semblent, tout comme les inquiétudes qui les accompagnent, inévitables. La théorie de la «destruction créatrice» n’est donc pas erronée mais plutôt à observer sur le long terme.

La constatation selon laquelle le marché du travail se caractérise par un gouffre entre les emplois les plus sophistiqués, dans le secteur technologique notamment, et ceux l’étant le moins, comme dans la distribution, est pour sa part plus inquiétante. Cette «bipolarisation» du marché pose de réelles questions quant à l’avenir de ces classes peu qualifiées qui risquent de se retrouver marginalisées et condamnées à la pauvreté.  De surcroît, cette concentration des emplois aux extrémités du spectre s’accentuera avec l’automatisation de nombreux emplois intermédiaires.

Des solutions

Bien que moins convaincant dans les réponses proposées, l’ouvrage a le mérite de développer des thèses jusqu’à maintenant peu répandues et de sensibiliser à cette évolution économique et aussi – si pas surtout – sociale, délétère. Face à un phénomène d’une telle ampleur, il faut pouvoir amener des mesures de fonds et prendre ce défi à bras-le-corps, sans céder aux mesures clientélistes. Les solutions résident dans une vision à long terme, encourageant le travail, la mobilité et surtout la formation pour permettre à ces strates, piégées dans leur précarité, de prendre leur destin en main.

Dans le cas des «gilets jaunes», bien que sa position soit d’une complexité inouïe, l’adresse d’Emmanuel Macron à la nation aura été décevante. Il n’a proposé qu’un colmatage, un emplâtre toxique, pour un mal bien plus profond. Cependant, cette foule qui avait jeté son opprobre sur l’Etat, gémissant tel un bambin, se calme à peine un biberon – au goût sucré mais éphémère – lui est donné. Le mouvement de contestation va probablement continuer de s’essouffler au cours des prochaines semaines, mais il faut définitivement se pencher sur le diagnostic de cette classe moyenne avant de se retrouver à en faire, dans quelques années, une autopsie.

Ecrire à l’auteur: jeremie.bongiovanni@gmail.com

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