Une société du plein travail est indispensable

Le Regard Libre N° 38 – Nicolas Jutzet

Dans son dernier ouvrage, Le travail est l’avenir de l’homme, Nicolas Bouzou sollicite l’économie, l’histoire et la philosophie. Le verdict est clair : la fin du travail n’est ni enviable ni envisageable. Sa mutation, oui.

L’économiste français date la première lutte contre le progrès technique au moment du règne du deuxième empereur romain, Tibère, de 14 à 37 ap. J.-C. Un artisan vient lui présenter sa dernière invention : un verre incassable. Pour prouver la véracité de son propos, il en fait la démonstration devant l’empereur. Jeté à terre, le verre ne se brise pas. Stupéfait, ce dernier lui demande si d’autres savent fabriquer ce verre révolutionnaire. Fier de lui, l’ouvrier s’exclame que non. Rassuré mais loin de s’en réjouir, l’empereur fait disparaître cette découverte, craignant que cette nouveauté fasse tomber le discrédit sur le bronze, l’or et l’argent.

Chaque période de destruction créatrice voit s’éveiller les violences corporatistes qui confondent intérêts particuliers et justice.

En résumé, on a toujours eu peur de la fin du travail. Par facilité ou par ignorance. Aujourd’hui, il est bien plus facile de défendre l’idée de la fin du travail que de s’atteler à trouver des réponses à l’évolution fondamentale qui est en route. Trop souvent, l’alimentation de la thèse de la fin du travail masque un mesquin manque de courage. Expliquer aux gens que le monde évolue, que des réformes sont nécessaires pour compresser le chômage à son taux structurel, sera toujours plus risqué et ambitieux que de défendre un revenu de base inconditionnel censé venir adouber une fin du travail, n’étant pourtant validée par aucun chiffre véritable.

L’éternel recommencement

Depuis l’an 2000, le Bureau international du Travail mesure le taux de chômage. Lors de sa première statistique, celui-ci s’établissait à 6,4% de la population active de plus de 15 ans. En 2016 ? A 5.8% ! Après un pic dû à la crise financière qui a mis sens dessus dessous l’ensemble de l’économie, on assiste à une normalisation du taux. Alors même que, durant le même laps de temps, la population active est passée de 2,8 à 3,4 milliards d’individus.

Si l’idée d’associer l’arrivée d’une intelligence artificielle faible et des robots à la fin annoncée du besoin de main-d’œuvre humaine peut paraître séduisante, elle aussi se fracasse sur la réalité des chiffres. C’est bien dans les pays avec le plus de robots par 10’000 habitants que le chômage est le plus bas, et non l’inverse. Le nouveau modèle qui émerge laisse une place centrale à l’être humain, en complémentarité avec les machines.

En nous plaçant derrière le « voile d’ignorance » que cite John Rawls dans sa théorie de la justice, nous devons admettre qu’au-délà de notre destin personnel, le progrès consiste globalement en un mal nécessaire, en tant qu’il profite à l’humanité. La destruction est créatrice, comme l’expliquait Schumpeter. Il est évident que certains emplois seront totalement, ou en partie, automatisés dans les années à venir. La BBC a d’ailleurs mis en place un outil en ligne qui permet de savoir quel est le risque pour son travail.

Le nouveau ne naît pas de l’ancien mais à côté de l’ancien, et lui fait concurrence jusqu’à le tuer.

Concentrons-nous sur les facteurs qui permettent de faire passer le cap aux personnes concernées, pour éviter le chômage technologique passager que peuvent rencontrer certains secteurs. Emmanuel Macron refuse le terme de « réforme » et préfère parler de transformation. Dans la même optique pédagogique, il s’agit ensuite de comprendre les peurs, de les apaiser et d’y répondre. Avec ambition et force. Concrètement, avec des adaptions du modèle pour accompagner l’évolution, et non avec des mesures simplistes et populistes comme une taxe sur les robots, une fermeture des frontières ou un focus sur les étrangers. Basons notre volonté sur une amélioration de la productivité, qui se résume à faire mieux que maintenant, pour atteindre non pas une croissance quantitative, mais qualitative. C’est la condition sine qua non pour que le progrès soit profitable durablement. La destruction des emplois est même un signal de vitalité économique. Seule une économie qui s’adapte à l’évolution de sa clientèle est saine.

Freiner la destruction des emplois freine également les créations.

Les « canuts » hier, les taxis aujourd’hui

Au XIXe siècle, la résistance se faisait par la violence. Tant au Royaume-Uni qu’en France, l’histoire retiendra les actes de vandalisme des « luddites » et des « canuts » à Lyon. Ces derniers, horrifiés par l’arrivée des machines, se mirent en tête que pour remédier au progrès, il suffisait de le détruire. Le corporatisme fait front ; le progrès profiterait avant tout aux autres. Pour reprendre un autre titre de Bouzou, « on entend l’arbre tomber mais pas la forêt pousser ».

Aujourd’hui, face à l’émergence de nouvelles plateformes de l’économie du partage, les mêmes résistances apparaissent, et parfois de la violence. Certes, le modèle d’Uber et d’Airbnb n’est pas parfait. Il repose sur les failles d’une législation en retard –  comme l’Etat – sur le progrès, qui galopera toujours plus vite qu’un parlement. Mais vouloir, comme une grande partie de la gauche l’exige aujourd’hui, s’opposer à ces avancées qui facilitent la vie du client – le succès de ces plateformes en est la preuve et ne se limite de loin pas au simple fait d’être moins cher que l’offre traditionnelle – relève d’un non-sens historique.

Relevons les bienfaits de l’arrivée de différents acteurs sur un marché. Reconnaissons que la sécurité et la facilité offertes par l’application Uber nous donne une garantie, à tous, de bénéficier d’une offre transparente que nul ne nous offrait dans le passé. Le touriste était un client captif, à la merci des supercheries des taxis locaux ; c’est terminé ! Le citoyen lambda s’étranglait face à une facture visiblement exagérée et l’impossibilité de régler par carte ; c’est terminé !

De façon générale, les plateformes qui émergent, tentent de gérer notre propriété et notre temps avec plus de rationalité. Mettre à disposition son appartement ou sa voiture pendant les périodes creuses : du simple bon sens mêlé à de l’efficacité. Les acteurs traditionnels qui, face à cette nouvelle concurrence, tentent de maintenir des avantages via la loi, font fausse route. Au lieu de dénoncer la flexibilité dont profitent les nouveaux arrivants, il est urgent d’adapter ce modèle aux anciens acteurs en leur permettant de proposer leur offre en adéquation tant avec le besoin de la clientèle que de leurs employés. Par ailleurs, citée dans l’ouvrage, une étude démontre – et démonte l’idée selon laquelle elle ferait concurrence directe aux acteurs établis – que la plateforme Airbnb fait office de complément et non de remplaçant.

Les avantages comparatifs de l’humanité

Face à l’émergence d’une intelligence artificielle (IA) faible, l’humain doit s’interroger sur ce qu’il peut mieux faire que celle-ci. L’accent doit être placé sur les métiers nécessitant une interaction sociale forte et sur la créativité artistique. Ailleurs, selon le « paradoxe de Moravec », l’homme conserve également un net avantage dans les activités pour lesquelles une bonne coordination sensori-motrice est requise.

L’IA peut battre l’homme à des jeux extrêmement complexes, mais il est difficile pour une machine de concevoir une plaisanterie.

Dans le futur, les métiers de la santé et plus généralement du care seront toujours plus au centre de l’activité des humains. Demain, c’est avant tout le capital humain qui fera la différence. Loin de mettre un terme à la relation tumultueuse entre le travail et l’homme, le progrès permettra à ce dernier de se recentrer sur ses aspects les plus humains.

Dans sa conclusion, Nicolas Bouzou résume parfaitement ce qui devrait être notre motivation à tous :

Rêvons d’un monde où les travailleurs, salariés ou non, ne veulent pas prendre leur retraite. Rêvons d’un monde où l’on travaille jusqu’à la mort car le travail fait reculer la mort. Rêvons d’un monde où l’on aime pas le dimanche, non parce qu’il précède le lundi, mais parce qu’il s’écoule trop lentement. Rêvons d’un monde où la dureté des réveils les matins obscurs d’hivers est compensée par la motivation d’aller construire le monde.

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

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