Facebook, colosse aux pieds d’argile?

Le Regard Libre N° 46 – Nicolas Jutzet

Plus de deux milliards d’utilisateurs actifs un peu partout dans le monde, une valorisation qui se compte en milliards et un jeune prodige à sa tête: Facebook a tout de la véritable succes story. Elle incarne à elle seule le rêve américain 2.0, celui de la Silicon Valley. Et pourtant, après de nombreuses années de croissance continue, un doute est apparu. Et si le colosse reposait sur des fondations peu solides? Coup de projecteur sur le réseau social numéro un, Facebook.

L’usage des données et la gestion de crise, maillons faibles

L’idée germe à Harvard. Mark, le petit génie du code, entraîne ses compagnons dans une aventure qui finira par faire de lui un milliardaire demandé partout dans le monde, en si peu de temps que même les historiens peinent à trouver des comparaisons. Débutée en 2004, l’aventure Facebook est un succès resplendissant. Un modèle de croissance. En à peine plus d’une décennie, avec l’aide complice des smartphones, notre vie a diamétralement changé. Toutefois, les récentes polémiques en lien avec une utilisation pour le moins discutable de nos données, qui sont la source principale de revenus de l’entreprise, doivent nous rendre attentifs au fait que l’édifice est fragile. La maxime trop souvent négligée du «quand c’est gratuit, c’est toi qui es le produit» nous aura fait oublier que, comme l’a thématisé le lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, Milton Friedman: «There ain’t no such thing as a free lunch». L’accès aux produits de la multinationale est couplée à la vente de nos données à des annonceurs en quête de nouveaux clients. C’est un compromis; gratuité contre publicité. 

The Social Network, film de David Fincher censé retracer le parcours et les aléas de la création de ce mastodonte, aura définitivement fait de Mark Zuckerberg un personnage public à l’aura mondiale. Cependant, rançon de la gloire, le portrait dressé dans le biopic est biaisé et outrageusement négatif. Présentant le petit génie de l’informatique comme une sorte de jeune pervers autoritaire, il ne permet pas de comprendre la réalité et la complexité de l’aventure. Dans sa biographie Mark Zuckerberg – La biographie, Daniel Ichbiah, connu pour son précédent ouvrage Les 4 vies de Steve Jobs, dresse un portrait bien plus complet de l’auteur et de ses amis de l’époque, les pionniers. On y découvre un jeune ambitieux qui souhaite tout simplement changer le monde. Il aimerait faciliter le contact entre les gens. Et, par-dessus tout, il refuse de céder son joyau. Repoussant sans cesse les offres de rachats, toujours plus mirobolantes, au grand dam d’une partie de ses employés ou associés. Risqué, le choix s’avère finalement payant.

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Toutefois, comme c’est le cas pour de nombreuses autres start-up, Facebook va traverser une crise de croissance. Rien de bien étonnant, un jeune homme, si talentueux soit-il en informatique, ne peut s’improviser PDG d’une multinationale sans anicroches. Pour pallier à ses manques, Facebook va faire appel à une ancienne figure de Google, Sheryl Sandberg. Nommée directrice des opérations, elle fait office de bras droit. Malgré ses qualités indéniables, elle ne parviendra pas à masquer la faille intrinsèque au modèle de Facebook, celle d’exploiter les données privées des gens, sans porter une attention particulière au caractère sensible de ces dernières. Suite à l’affaire de la fuite des données exploitées par Cambridge Analytica lors de plusieurs votations, l’entreprise s’est retrouvée coincée dans une énième polémique handicapante pour son image de marque. Celle de trop?

Instagram et WhatsApp, l’œil de lynx de Zuckerberg

S’il refuse toute tentative de rachat, Mark Zuckerberg semble avoir un sens des affaires aiguisé quand il s’agit de racheter la prochaine pépite. En rachetant coup sur coup deux étoiles montantes, Instagram et WhatsApp, il aura fait tout juste. Même si ces deux offres cannibalisent le succès de Facebook, car ils offrent un service concurrent, ils assurent le succès sur le long terme de l’entité, quelles que soient les préférences des utilisateurs. En maîtrisant un large spectre de l’offre, Facebook minimise les risques de se faire dépasser et de disparaître, ou du moins de se faire larguer à l’instar de ce qu’aura subi Nokia, Yahoo ou autre Myspace dans un passé récent.

Néanmoins, la culture de ces entreprises rapatriées dans le giron de Facebook ne correspond pas vraiment à celle qui est chère à Zuckerberg. Pas de place pour de la publicité à outrance sur WhatsApp par exemple, qui préfère monétiser son offre via des paiements directs, sans exploitation accrue des données des utilisateurs. Les dissensions internes sont nombreuses et finissent par s’étaler au grand jour. Tant les fondateurs de WhatsApp que ceux d’Instagram quitteront le navire en route.

Quel avenir pour le réseau social?

Etant donné la grande diversité du portefeuille de la compagnie, elle pourrait survivre à une chute de son canal historique. Facebook souffre de son image de réseau social dépassé qui s’adresserait avant tout à un public vieillissant, rempli d’infox et autres groupes complotistes. Ajoutons à cela une utilisation peu scrupuleuse des données de ses utilisateurs, sujet qui va devenir de plus en plus sensible au vu des scandales à répétition, et vous avez un aperçu des éléments qui alimentent la crainte de certains investisseurs et autres experts de la branche sur la viabilité à moyen ou long terme du réseau social. En rachetant à bon escient Instagram et WhatsApp, Mark Zuckerberg s’est octroyé le luxe de faire fausse route avec son joyau. Décidément, un visionnaire!

Ecrire à l’auteur: nicolas.jutzet@leregardlibre.com

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