Leto, la nostalgie de l’été musical soviétique

Le Regard Libre N° 47 – Ivan Garcia

Leningrad, début des années quatre-vingt, la jeunesse s’enflamme au rythme d’une musique nouvelle, le rock‘n’roll. Ce film entraîne son public dans le quotidien du jeune Viktor Tsoï, future icône du rock soviétique, et sa relation avec Mike Naumenko et sa femme Natalia.

«Leto», ce mot composé de deux syllabes, signifie l’été dans la langue de Dostoïevski. Mais, au pays du pessimisme, à cette époque, pas le temps de voir la vie en noir. Et pour cause, le film débute par un concert de rock‘n’roll dans un théâtre – le «Leningrad rock club», apprendra-t-on par la suite. Sur scène, un guitariste avec son groupe Zoopark, Mike Naumenko, sorte d’hybride entre un Elvis Presley socialiste et un Slash aux cheveux courts, fait vibrer le public avec sa chanson (You’re a) Scum. Un jeune public très enthousiaste mais encadré par une étroite surveillance d’instituteurs et d’agents qui n’hésitent pas à corriger les personnes qui se laisseraient un peu trop emporter par cette musique ennemie. Après tout, rappelons-le, le rock‘n’roll est anglo-américain, donc capitalo-fasciste et, bien entendu, contraire à l’esprit des prolétaires. Et pourtant, à Leningrad, au début des années quatre-vingt, qui l’eût cru, cette musique a eu sa place et même ses icônes, ses chansons cultes et ses concerts; au cœur du régime totalitaire, la contre-culture vit.

Un scénario, entre fiction et réalité

Coïncidant avec les débuts de la perestroïka (les politiques de modernisation et de libéralisation amorcées par Mikhaïl Gorbatchev en ex-URSS), Leto suit la trajectoire de Viktor Tsoï, jeune sculpteur sur bois et guitariste-chanteur dans un groupe d’amis, et sa rencontre avec celui qui deviendra son mentor, Mike Naumenko. Celui-ci, plus âgé et déjà reconnu pour son génie et son style, guidera Viktor en lui donnant des conseils, en l’aidant pour ses compositions et en lui prêtant des albums de groupes occidentaux. Les deux hommes vont, au fil du film, nouer une relation aux multiples facettes: maître et disciple, rivaux musicaux, et, notamment rivaux amoureux. Quant à la femme de Mike, Natalia, attirée par Viktor, elle aura une brève liaison avec lui – une «amourette d’école», dira-t-elle. Un trio complice et amical mais qui, au fil du temps, commencera à se dissoudre.

Le scénario du long-métrage, inspiré en partie par l’autobiographie rédigée par Natalia Naoumenko, alterne entre réalité et fiction, en jouant notamment sur les couleurs. Certains plans ou scènes apparaissent en noir et blanc, comme s’il s’agissait d’images d’archives. Puis, l’instant d’après, la caméra projette parfois sur deux moitiés d’écran des images animées en couleurs, dont la qualité évoque celle d’un documentaire réalisé à partir d’images de l’époque. Lors d’une scène importante du film, dans un train, un des passagers provoque le groupe de jeunes rebelles dont fait partie Viktor en disant à l’un d’entre eux: «Tu chantes les chansons de notre ennemi idéologique.»

Cette scène, tournée en noir et blanc, voit ensuite un combat dantesque et sauvage entre les jeunes et les autres passagers du train. Au cours de l’affrontement, la caméra utilise des effets pour dévoiler un clip vidéo avec des incrustations graphiques – comètes, fusées, yeux étranges, … – et le tout sur une reprise de la chanson Psycho Killer des Talking Heads. Cependant, à la fin du clip, l’un des personnages, un grand blond vêtu de noir, semblable à une divinité psychopompe, annonce au spectateur que «rien de ce qui s’est passé n’a réellement eu lieu». En brouillant cette frontière entre réalité et fiction imaginative, le réalisateur prend de vitesse les attentes du public. Cependant, cela pose, parfois, quelques problèmes de compréhension aux spectateurs; cet homme blond faisant plusieurs apparitions au cours du film, l’on en vient à douter de ce qui a eu lieu ou non, ce qui influe sur la compréhension globale des événements.

L’univers du rock‘n’roll, une constellation de références

Le réalisateur du film, Kirill Serebrennikov, signe une production au sein de laquelle la musique tient une place fondamentale. Dès la scène d’ouverture, avec ce fameux concert, le spectateur plonge dans un univers musical jusqu’alors inconnu; Zoopark, Kino, Viktor Tsoï, Mike Naoumenko, Iouri Chevtchouk, n’évoquent rien pour le spectateur occidental. Au panthéon du rock‘n’roll, ceux-ci n’ont ni siège, ni nom, ni réputation. Et pourtant, lorsque Mike montre à Viktor la pochette de Velvet Underground, lorsque Viktor et Natacha chantent ensemble The Passenger d’Iggy Pop ou encore lorsqu’ils s’enivrent tous ensemble sur la chanson Children of the Revolution de T-Rex, la galaxie inconnue devient soudainement familière. La magie de Leto repose sur cette synesthésie entre un microcosme inconnu qui, par quelques touches de références partagées et de vécus, devient un fragment de notre univers référentiel musical.

La bande-son relève d’une sélection hétérogène et particulièrement riche et entraînante. Celle-ci alterne entre des chansons de groupes soviétiques de l’époque, par exemple Leto du groupe Kino, des reprises de groupes connus comme celles de The Talking Heads, The Passenger et autres. Finalement, ce qui complète le tout et ancre le public, ce sont les chansons issues de la contre-culture anglo-américaine, souvent insérées par des médiums au sein du long-métrage – littérature, radio et disques. Ainsi en est-t-il des chansons de Lou Reed ou encore de David Bowie. Aujourd’hui, une part de la culture soviétique émerge dans le champ audio-visuel. Des artistes, à l’instar de Farao et son dernier album Pure-O, composent en s’inspirant des sources musicales de l’ex-URSS. De même, des longs-métrages voient le jour, comme le documentaire Elektro Moskva, dans lequel des hommes âgés se lancent à la recherche d’anciens synthétiseurs soviétiques.

Lorsqu’on assiste à la projection de Leto, à la rencontre entre Natacha et Viktor, aux concerts de Mike, aux discussions sur ce que signifie la musique, on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’écrit Velibor Čolić dans Jésus et Tito, alors qu’il discute, adolescent, avec les autres membres de son groupe de rock en Yougoslavie: «Le pire dans tout ça, c’est que je sais qu’ils ont raison, on ne cherche pas à changer le monde. On veut juste avoir des copines.» On jurerait assister à la conclusion d’une conversation entre Mike et Viktor sur le rôle de la chanson, des styles, et autres subtilités. En regardant Leto, on ressent la nostalgie du futur «Toska po buduchemu», comme le dira Evgueni Evtouchenko, poète soviétique avide de liberté. La nostalgie joyeuse d’un passé qui n’a pas atteint notre époque mais que l’on regarde avec délice.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Xenix Films

Publicités

Laisser un commentaire