La capitaine et le vice-Premier ministre

Les lundis de l’actualité – Clément Guntern

On se croirait dans un film Disney: la jeune princesse, un peu rebelle et les cheveux détachés, ne suivant que ses rêves devient une héroïne en affrontant un méchant violent et égoïste. Elle va plus loin que son petit destin d’étudiante et se bat pour une cause quelque peu oubliée, mais éminemment juste. La princesse n’a pas peur d’affronter les sbires du méchant pour accomplir «ce en quoi elle croît».

Ces derniers jours en Méditerranée, la question des migrants s’est personnifiée d’une manière inattendue. D’un côté, le vice-Premier ministre italien Matteo Salvini est devenu la figure principale de la politique italienne avec son franc parler, ses idées anti-immigration et sa volonté de faire respecter l’ordre; de l’autre, une totale inconnue, Carola Rackete, bénévole de l’ONG Sea Watch et biologiste marine, a cristallisé ces derniers jours la cause des migrants en Méditerranée.

Pas besoin de rappeler ici qu’elle a forcé à plusieurs reprises les blocus de la marine italienne pour débarquer des migrants en provenance de Lybie, sauvés dans les eaux au sud de l’Italie. Une fois de plus, la personnification a fait son œuvre, amenant avec elle des visions caricaturales de ce débat – certes moins présent actuellement – sur les flux migratoires. Elle est le parangon de l’héroïne moderne: une inconnue qui, un jour, embrasse son destin extraordinaire pour une juste cause. Lui représente l’espoir pour un peuple se sentant démuni: il propose l’ordre à son pays.

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Ce sont aussi deux lois qui se jaugent et se confrontent: d’un côté, la loi des hommes et de la communauté, celle de Salvini qui prône l’arrêt de la migration; de l’autre, une loi universelle et sacrée, celle de Rackete et de l’accueil inconditionnel des migrants. La capitaine allemande est prête à être emprisonnée pour sa loi supérieure car elle estime que la loi des hommes est injuste. Elle croit qu’en tant que navire humanitaire, son devoir est de se rendre dans les eaux entre la Lybie et l’Italie pour récupérer les migrants, au mépris des lois et de l’armée italienne. Mais la loi italienne est-elle si injuste qu’elle mérite d’être sciemment, et à plusieurs reprises, contournée?

Certains l’ont peut-être aussi ressenti: toute cette histoire peut faire penser à celle d’Antigone qui, en contrevenant aux ordres du roi, décide tout de même d’aller enterrer son frère, considéré comme un traître. Ce que défend Rackete est-il réellement universel et sacré? Certains diront que sa révolte contre l’ordre en place est louable et souhaitable. Mais n’y a-t-il pas d’autres intérêts en jeux? Suivre sa loi, c’est dénigrer les responsabilités qui pèsent sur ceux qui dirigent; comme dans l’Antigone d’Anouilh, Salvini a le mauvais rôle et il le sait. Il doit faire respecter la loi de son pays, même s’il se montre odieux et vulgaire à l’occasion.

Reste le tragique de la situation et les vies humaines qui sont en jeu. Cependant, on peut se demander légitimement s’il n’y a pas d’autres moyens de sauver ces gens et si cette attitude n’est pas contre-productive. Que ce soit Rackete, avec la politique de la porte ouverte, ou Salvini, avec la fermeture complète, leurs positions sont loin de se rapprocher de ce qui est souhaitable ou efficace. Néanmoins, il est indispensable de ne pas trop susciter d’espoir parmi les populations susceptibles de migrer tout en appliquant des critères pour les admettre. Le juste milieu trop souvent affirmé, presque jamais appliqué, n’est qu’un cri dans le désert.


Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

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