Vincent Heidelberg: «On explore l’espace pour mieux connaître la Terre et savoir comment la préserver»

Le Regard Libre N° 53 – Nicolas Locatelli

Vincent Heidelberg, que personne ne connaît sous ce nom et que nous appellerons par son pseudo Twitter «Vicnet» (@AstroVicnet), s’est fait connaître sur YouTube grâce à ses talents de vulgarisateur scientifique en créant la chaîne «Stardust». Cette chaîne YouTube, à l’heure où ces lignes sont écrites, totalise 221’048 abonnés. C’est à l’occasion du cinquantenaire des premiers pas sur la Lune de Neil Armstrong et Buzz Aldrin que nous rencontrons ce vidéaste et parachutiste captivé par l’espace et les avions.

Le Regard Libre: Que symbolise la mission Apollo 11 pour l’époque?

Vicnet: Pour avoir discuté avec des anciens ayant participé à la réalisation du programme Apollo, je retiens qu’il s’agissait pour les Américains du point culminant d’une course effrénée à l’espace entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Une rivalité technologique ayant débuté lors du lancement du premier satellite, Spoutnik 1, en 1957. Spoutnik 1 constitua une source de crainte du côté américain: si l’URSS disposait de moyens capables de placer un satellite en orbite, elle disposait donc aussi des moyens d’espionner depuis l’espace et d’y envoyer des armes. Par conséquent, il s’agissait à l’origine davantage d’une course à l’armement que d’une course à l’espace. Puis, en 1961, le soviétique Youri Gagarine devient le premier être humain à voyager dans l’espace, suivi de près, quelques temps plus tard, par un Américain. C’est en 1963 que John F. Kennedy décide de réaliser quelque chose de plus fort. Envoyer un homme sur la Lune avant les Soviétiques. C’est là le vrai début de cette course à l’espace. Une course très compliquée et difficile, qui a fait des morts – trois astronautes tués lors d’Apollo 1 en 1967, par exemple. Le jour où le président Kennedy a lancé son pari, seuls quelques astronautes américains avaient passé quelques minutes, quelques minutes à peine, dans l’espace. On ne connaissait rien du travail dans l’espace au moment du discours du président et Apollo 11 fut le point culminant d’un puissant développement qui a permis d’obtenir des technologies fiables et d’apprivoiser cet environnement hostile qu’est l’espace.

La mission Apollo 11 signe-t-elle vraiment la victoire des Etats-Unis sur l’URSS?

Non, pas vraiment. En fait, il s’avère difficile « de compter les points ». Les Soviétiques ont accompli quasiment toutes les « premières fois » dans l’espace. Premier être vivant en orbite (Laïka), premier Homme en orbite, première sortie extravéhiculaire, premières sondes, etc., mais pas le premier Homme sur la Lune. Il faut savoir que la technologie développée par les Américains a aussi été développée chez les Soviétiques, et vice versa. Les Soviétiques disposaient de la technologie pour voyager jusqu’à la Lune. Mais là où les Etats-Unis ont gagné, ce fut sur le plan financier. Il y avait une meilleure organisation en Amérique. Le premier pas sur la Lune fut bien sûr un coup médiatique et idéologique important pour les Etats-Unis. Cependant, les bénéfices scientifiques et technologiques issus du programme Apollo profitèrent à toute l’humanité et même à l’URSS. Aujourd’hui, et même à l’époque, les scientifiques russes peuvent et pouvaient examiner des roches lunaires ramassées par des astronautes américains.

Qu’ont-ils fait sur la Lune?

Pour Apollo 11, il s’agissait déjà de réussir à poser le LEM (module lunaire). Et ensuite de planter le drapeau américain et recevoir un coup de fil du président Nixon. Ces deux derniers objectifs composèrent la partie «relation publique» ou médiatique. Mais la première chose effectuée par Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur la Lune fut de ramasser des pierres et des échantillons de sol pour les stocker dans le LEM, de sorte que s’ils devaient faire face à un problème par la suite, ils pouvaient décoller tout de suite avec quelque chose. Après la partie médiatique, ils ont déployé un package d’instruments scientifiques: l’ALSEP. Parmi ces instruments, des réflecteurs à catadioptres développés en France. Ces derniers permettent de mesurer précisément la distance entre la Terre et la Lune au millimètre près à l’aide d’un tir laser effectué depuis un observatoire sur Terre. Ce matériel est toujours sur place et encore opérationnel de nos jours. De plus, il est disponible en tout temps puisque la Lune nous présente toujours la même face. D’ailleurs, toutes les missions Apollo suivantes, même si leurs objectifs étaient différents, ont laissé un réflecteur de ce type sur la Lune. Apollo 11 nous a appris à explorer un monde qui n’est pas le nôtre, et permis de prouver qu’il est possible pour l’être humain de passer quelques temps sur la Lune.

Les trois hommes ont-ils fait face à des imprévus?

Oui. Le problème dont on parle le plus, c’est l’alarme 1202. Durant les dernières minutes de l’alunissage, une alarme, la 1202, s’est déclenchée dans le LEM, puis la 1201. Ni les astronautes ni le contrôle à Houston ne comprenaient ce que cela voulait dire. Hormis ce problème, le vaisseau semblait parfaitement fonctionnel, Neil Armstrong décida d’ignorer ces alarmes qui se répétaient et de se poser quand même. Entre temps, sur Terre, on parvint à la conclusion que l’ordinateur de bord était en surcharge de données. L’ordinateur disait simplement «attention, je rame»!

En 1968, le roman 2001: A Space Odyssey de Arthur C. Clarke est adapté au cinéma par Stanley Kubrick. Quarante ans après la sortie de ce film, c’est l’épopée Apollo qui paraît futuriste et non l’an 2000. Pourquoi n’y a-t-il plus d’exploits aussi retentissants depuis cette époque?

Quelques jours avant le décollage d’Apollo, Spiro Agnew, le vice-président des Etats-Unis, affirmait que l’être humain poserait le pied sur Mars avant les années deux mille. Comme quoi, le voyage habité vers Mars est un projet qu’on nous annonce depuis très longtemps mais qui n’a jamais abouti. Au début des années septante, le programme Apollo a pris fin en raison de la guerre du Vietnam. Il fallait des fonds et le budget militaire passa avant le budget scientifique. On laissa tomber la Lune et décision fut prise d’explorer le système solaire à l’aide de robots et de sondes. La NASA a poursuivi ses missions habitées dans l’espace mais s’est cantonnée à l’orbite terrestre basse. Les Soviétiques aussi d’ailleurs. Or, contrairement à ce que l’on pense, depuis le dernier homme sur la Lune, des exploits, il y en a eu! Le public s’est certes moins enflammé; pourtant, au niveau robotique et compréhension de notre environnement spatial, des exploits incroyables ont été faits!

Lesquels?

En ce moment, quatre sondes s’apprêtent à quitter le système solaire (Voyager 1, Voyager 2, Pioneer 10, Pioneer 11), Mars est peuplée de robots et, l’année prochaine, deux nouveaux s’y poseront. En 2014, avec la mission Rosetta, l’ESA a posé une sonde sur une comète. Quand on contemple les images si rapprochées de cette comète, des couchers de soleil sur Mars, c’est totalement futuriste. Et tout cela se trouve en libre accès sur le Web! Ces choses qui semblent sortir de la science-fiction et qui sont aujourd’hui une réalité n’intéressent malheureusement pas le grand public. Je pense que la fiction est allée tellement loin dans le rêve que ce que nous parvenons à accomplir de nos jours, bien que ce soit incroyable, ne suscite pas le phantasme des années soixante. Pourtant, à mon avis, tout est vulgarisable, et une bonne communication pourrait mobiliser l’intérêt des masses. Ici, en France, il y a eu un regain d’intérêt pour l’espace lors du vol de Thomas Pesquet en orbite autour de la Terre à bord de la Station Spatiale Internationale (ISS). Mais c’était parce qu’il est Français. D’ailleurs, il en est ainsi dans tous les pays: en Allemagne, il y a eu le même phénomène avec Alexander Gerst, et aussi en Suisse avec Claude Nicollier.

Depuis que Donald J. Trump en a assuré le financement, la NASA prévoit une mission habitée en orbite autour de la Lune pour 2023. Est-ce bien réaliste?

Dans le spatial, tout est réaliste dès lors qu’on a du budget. Quand Trump a fait ses premières déclarations au sujet d’un programme lunaire habité en 2018, beaucoup ont pensé dans le secteur spatial que, bien que cela soit faisable, Trump comme les autres présidents ne mettrait pas les moyens pour rendre crédible ce qu’il disait. Il peut tout à fait se retrouver confronté au même problème que George W. Bush avant lui. En 2004, George W. Bush avait proposé le programme Constellation qui prévoyait la même chose: retour sur la Lune, etc. Le problème, c’est que dans la politique américaine, pour promouvoir le spatial, il faut avoir un président républicain (rires)! On dira ce qu’on veut des présidents républicains mais ce sont ceux qui soutiennent le plus le secteur spatial. Les démocrates n’y trouvent aucun intérêt. Lorsque Barack Obama est arrivé au pouvoir, qui plus est en pleine crise des subprimes, il a dit en quelque sorte «on annule tout!».

Existe-t-il déjà un futur vaisseau lunaire américain?

Oui! Et le programme lunaire a aussi déjà un nom: Artemis. Dans la mythologie, cette déesse grecque associée à la Lune était la sœur d’Apollon, qui en anglais donne «Apollo». On prévoit dans la clause d’utiliser le lanceur SLS (Space Launch System) déjà en projet depuis très longtemps mais jamais réalisé en raison de son coût et des restrictions budgétaires. Cette fusée, si lancement il y a, aura une taille et des capacités équivalentes à celles de la Saturn V des années soixante. La NASA cherche actuellement des partenariats publics et privés pour Artemis; le module lunaire sera réalisé par une entreprise privée. On prévoit la construction d’une station spatiale en orbite lunaire, bâtie en coopération entre la Russie, les pays Européens, le Canada et les Etats-Unis: la LOPG qui permettrait de disposer d’un point relais entre la Terre et la Lune et de faire des allers-retours entre la station et différents endroits sur la Lune. Ces projets sont très beaux, ils nous rappellent un peu ceux envisagés sous l’administration Bush. Si Donald Trump n’est pas réélu en 2020, son successeur annulera peut-être le programme Artemis. Cependant, l’administration Trump communique énormément au sujet du programme lunaire, ce qui était largement moins le cas sous Bush.

Et maintenant, la question qui tue: quelle est la destination la plus intéressante? Mars ou la Lune? Qu’y a-t-il à faire là-bas?

Je vais détailler mon avis, qui n’engage que moi. Personnellement, je pense que cela reste la Lune. Je suis du côté des partisans du programme habité sur la Lune pour plusieurs raisons. Ce satellite se situe toujours à la même distance de la Terre, il varie très peu et il est proche. Cela requiert seulement trois jours de voyage et il s’avère possible d’y partir tout le temps à notre guise. Tandis que pour atteindre Mars, la distance avec la Terre est énorme, elle varie fortement, et les fenêtres de tir pour l’aller comme pour le retour sont rares: tous les deux ans pour l’aller, et pour le retour depuis Mars, c’est encore plus compliqué. Il est donc impossible d’interrompre un voyage vers Mars en urgence: en cas de problème durant le trajet, l’équipage serait condamné. De plus, dans le deep space, l’espace interplanétaire, personne ne se trouve à l’abri des caprices du Soleil dont les terribles radiations peuvent vous toucher. C’est un environnement très hostile.

La Lune ayant déjà été visitée, elle a moins d’intérêt que Mars, non?

En réalité, la Lune n’a été que très peu explorée. Les astronautes n’ont arpenté qu’une cinquantaine de kilomètres à sa surface. Imaginez que vous n’ayez parcouru dans votre vie que cinquante kilomètres sur la Terre, on peut dire que vous n’aurez pas vu grand-chose! Il y a donc encore beaucoup d’inconnu sur cet astre qui nous tourne autour depuis que l’Homme est Homme. On se pose bien des questions quant aux origines de ce satellite et à celles de la Terre. Ces origines sont sans doute liées. On s’interroge également sur l’activité de la Lune, sur l’eau qui s’y trouve et on n’en a exploré que la face visible. Aucun être humain n’a visité la face cachée de la Lune. Enfin, pour contenter les partisans de Mars, il faut savoir que la Lune peut servir de terrain d’entraînement à un voyage sur la planète rouge, et au-delà.

Des êtres humains qui partent loin et longtemps de la Terre ne risquent-ils pas de développer des troubles psychologiques importants durant le voyage?

C’est ce que l’on appelle le facteur humain. Depuis plusieurs dizaines d’années, des études sont menées à ce sujet, notamment avec des missions de simulation. Il y en a une dans l’Utah où des équipages se relaient en permanence dans un environnement similaire à celui de Mars. A Hawaï, une expérience est régulièrement entreprise : des groupes vivent des mois en isolation totale dans un vaisseau fictif où les communications avec l’extérieur sont différées pour simuler le temps que prennent les ondes à se déplacer dans l’espace. Un délai de communication toujours plus long à mesure que le vaisseau s’éloigne. En Russie, l’expérience Mars 500 a rencontré des problèmes chez ses participants. Ces études du comportement humain dans de tels cas d’isolation s’effectuent aussi à bord de la Station Spatiale Internationale où il est possible de rester six mois, et même un an pour certains, à l’instar de Scott Kelly. Avec l’ISS en orbite autour de la Terre, on peut également étudier les problèmes physiques. Par exemple, le voyage Terre-Mars à l’aller ne constitue pas seulement neuf mois en état d’isolement: ce sont aussi neuf mois en état d’apesanteur! Et on a pu constater dans l’ISS que même avec la pratique de sport, les os se décalcifient et les tissus des muscles s’atrophient. A bord de l’ISS, on étudie surtout l’aspect physique et dans les simulations sur Terre, l’isolement. A bord de l’ISS, les communications sont instantanées, il est possible en cas d’urgence de rejoindre la Terre en très peu de temps, et lorsque vous regardez au travers des hublots, vous voyez la Terre, très grande et toute proche. Si vous êtes sur la Lune, c’est presque pareil, et depuis la face visible, la Terre est toujours à la même place dans le ciel. Lors d’un voyage vers Mars, au bout d’un moment, la Terre finira par devenir un tout petit point à peine visible et la vue à travers le hublot donnera sur le noir total de l’espace et les étoiles… le rien. Ce sera de l’isolation pure.

En fin de compte, pourquoi va-t-on dans l’espace? A quoi bon?

(Rires) C’est une question de plus en plus posée. On explore l’espace pour mieux connaître la Terre et savoir comment la préserver. La NASA et les autres agences spatiales sont parvenues à développer des technologies de pointe qui sont devenues des technologies du quotidien, ou alors des éléments du secteur écologique. Les panneaux solaires sont une invention du spatial. La recherche fondamentale en astrophysique a donné naissance aux portières de four froides à l’extérieur alors que l’intérieur est brûlant. Les couvertures de survie sont issues des revêtements de satellite. La mousse à mémoire de forme vient également des inventions spatiales. Bien évidemment, les systèmes de positionnement et de localisation utilisés sur les téléphones comme le GPS ou Galileo qui permettent d’envoyer votre position très précise même si vous êtes au milieu du Pacifique s’appuient sur un réseau de satellites. Chez vous en Suisse, dans les Alpes, en cas d’avalanche, il existe des systèmes GPS capables de vous localiser même sous un tas de neige. Les voitures électriques ont recours à des piles utilisées à l’origine pour du matériel spatial. On a donc besoin du secteur spatial au quotidien. Et on a besoin d’explorer l’espace.

Particulièrement la Lune?

Oui, et particulièrement Mercure, Vénus et Mars qui sont des corps rocheux comme notre Terre. Pour faire de la science de la Terre, il est impératif d’étudier des corps célestes qui lui ressemblent afin de comprendre leurs différences, savoir pourquoi la vie a émergé ici et pas ailleurs et comprendre notre climat. Par exemple, Vénus détient une atmosphère avec un effet de serre monstrueux qui affiche une température moyenne de 465°C. L’étudier permet de connaître les conséquences d’un effet de serre excessif et de se prémunir du même destin. Sur Mars, on constate un environnement glacial et désertique alors qu’on observe partout dans son paysage des indices prouvant qu’à une époque, de l’eau liquide s’y écoulait. Cette planète semble totalement morte et aride aujourd’hui; en comprenant pourquoi, on pourrait développer des technologies empêchant la Terre de subir le même sort. Je ne dis pas que les phénomènes qui se produisent sur ces planètes nous arriveront, mais nous devons nous pencher sur ces questions. Tout ce que l’on réalise dans l’espace a des retombées matérielles dans nos vies quotidiennes ou dans notre compréhension de notre environnement. Grâce à la mission Rosetta et son étude de la comète 67p/Tchourioumov-Guérassimenko, on sait que les comètes contiennent de l’eau. Et d’après les modèles, des comètes telles que 67p ont massivement bombardé la Terre durant sa formation, il y a des milliards d’années. Peut-être que nos océans terrestres proviennent de l’eau des comètes. Peut-être que les comètes ont également apporté les premières briques du vivant sur Terre. L’exploration spatiale a un but écologique, scientifique et philosophique.

Ecrire à l’auteur: nicolas.locatelli@leregardlibre.com

Image: Nicolas Locatelli pour Le Regard Libre

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