Benno Besson, «trickster» du réel

Le Regard Libre N° 55 – Ivan Garcia

Les aventures de la scène, épisode #2

De la tragédie antique à la déclamation en alexandrins, caractéristique du théâtre classique, en passant par le théâtre de texte du XIXe siècle jusqu’à l’avènement de la mise en scène et de la performance contemporaines, le genre dramatique a connu bien des (contre-)révolutions et des évolutions. A chaque épisode, le feuilleton «Les aventures de la scène» propose de placer la focale sur une compagnie ou un artiste, qu’il soit dramaturge, scénariste, metteur en scène, danseur ou autres, ou encore des théoriciens de l’art du spectacle qui ont tous, d’une manière ou d’une autre, contribué à façonner le théâtre tel qu’on le conçoit aujourd’hui en tant que manière spécifique que possèdent les hommes de raconter des histoires.

C’est dans le Nord Vaudois que débute ce nouvel épisode des aventures de la scène. Au cœur d’Yverdon-Les-Bains, deuxième ville du canton de Vaud, trône le théâtre Benno Besson, fondé en 1989, et baptisé en l’honneur du metteur en scène helvétique du même nom. Ce dernier, que l’on peut considérer comme une sorte de Max Frisch ou de Friedrich Dürrenmatt romand, demeure pourtant peu connu en son pays… Comédien et metteur en scène, grand amateur de Molière et collaborateur hétérodoxe du fameux Bertolt Brecht, Benno Besson a vogué en Europe, notamment entre la Suisse, l’Allemagne et la France, à la recherche d’un théâtre qui pourrait allier l’émerveillement du fantastique à la critique sociale, tout en expérimentant, au fur et à mesure de ses avancées, de nouvelles façons de travailler collectivement et de jouer avec le réel. Suite à la lecture d’un essai, paru en mai dernier, de l’écrivain et dramaturge vaudois René Zahnd, intitulé Benno Besson, la réalité en jeu, votre rédacteur vous emmène sur les traces de ce metteur en scène qui, tout au long de son parcours, prendra la théorie en horreur et renouera avec le rire et la magie pour interroger nos rapports sociaux, ainsi que nos modes de vie.

Une vie de bohème

Né le 4 novembre 1922 à Yverdon-Les-Bains dans la maison de son grand-père, René Benjamin Besson, le benjamin d’une fratrie de cinq enfants, vit avec sa famille dans le petit village de Fiez dans les alentours de la cité thermale. Ses deux parents, instituteurs de formation, élèvent leurs enfants dans un milieu aimant et humble, et s’assurent que ces derniers reçoivent une éducation de qualité, ainsi que de solides formations professionnelles. Cependant, le dernier des Besson ne compte ni marcher sur les pas de ses frères et de sa sœur, ni répondre aux attentes de ses parents, en devenant, par exemple, instituteur ou ingénieur, mais décide, assez tôt, de se consacrer au théâtre. C’est d’ailleurs par le milieu scolaire que le jeune Besson découvre le milieu de l’art dramatique et fait alors vœu de devenir comédien.

Outre l’école, c’est la déception d’un tour manqué de la part d’un illusionniste, à l’occasion d’un spectacle dans un crique, qui marque Benno Besson et renforce dans sa vocation. Ayant décidé de faire du théâtre son métier, le futur metteur en scène monte une troupe amateur avec quelques amis et fonde avec eux en 1941, à Yverdon-Les-Bains, La Troupe des Sept qui joue en itinérance dans les villages vaudois. Cependant, après quelques aventures, Besson décide de quitter le canton de Vaud pour s’inscrire, en 1942, à l’Université de Zürich où il effectuera des études de lettres. Désormais installé sur les bords de la Limmat, le Vaudois assiste aux nombreuses représentations données à la Schauspielhaus de la ville et y rencontre à l’occasion plusieurs membres de l’intelligentsia allemande, dont un certain Bertolt Brecht.

«Pour annoncer son dernier tour, l’illusionniste a dit: à présent, je vais tous vous faire disparaître! J’espérais cet événement avec impatience! Mais tout le monde est rentré à la maison et moi, toujours assis à ma place, je continuais à attendre qu’il me fasse disparaître… Au bout d’un moment, il m’a évidemment renvoyé et je suis parti furieux. Voilà bien une chose que je ne supporte pas au théâtre! Qu’on promette des choses et qu’on ne les tienne pas!» (René Zahnd, Benno Besson, la réalité en jeu, Presses polytechniques et universitaires romandes, Savoir Suisse, 2019)

Le moment Brecht et l’aventure allemande

C’est au cours de l’année 1948 que Besson fait à Zürich une rencontre qui marquera sa vie: celle de Bertolt Brecht. Ce dernier, exilé depuis l’arrivée au pouvoir des nazis, songe à s’installer dans la nouvelle République démocratique allemande. Intrigué par ce jeune romand qui a réalisé avec des amis une adaptation pour la scène de son texte Die Drei Soldaten – une parabole sur la guerre – , Brecht commence à fréquenter Besson et à échanger avec lui. Finalement, au printemps 1949, le metteur en scène allemand propose au jeune suisse de l’accompagner à Berlin-Est en vue de faire du théâtre et de contribuer à l’édification du socialisme. Besson, plein d’enthousiasme et curieux de voir les réalités du régime communiste, accepte avec entrain la proposition de Brecht, qui lui dépeint les conditions de vie extrêmement précaires au sein de cette zone soviétique. Arrivés en République démocratique allemande, la bande constitue rapidement – autour de Brecht et sa femme Helene Weigel – une troupe de théâtre: le Berliner Ensemble.

A ses débuts, le Berliner Ensemble connaît quelques difficultés, liées notamment à la méfiance des autorités est-allemandes vis-à-vis de Brecht. Besson y est engagé comme traducteur, metteur en scène, assistant et comédien; il est rapidement remarqué pour son travail, ainsi que son talent, mais finit néanmoins par être mis à distance. C’est que le Vaudois n’est pas un «disciple» de Brecht; il s’en inspire mais s’en écarte également grandement, ce qui suscite la méfiance de ses collaborateurs au sein du Berliner Ensemble.

Brecht, dont le théâtre est nourri de marxisme et de dialectique, vise à une scientificité de sa démarche, en plus d’être un grand écrivain et créateur. Pour lui, la scène est un laboratoire sur laquelle la société est disséquée. Un fossé profond sépare ainsi le théâtre de Benno Besson et celui de Bertolt Brecht; d’ailleurs, lorsque celui-ci aidera Besson à mettre en scène des spectacles, il refusera toujours de les co-signer en lui expliquant qu’il «l’a aidé à réaliser ce qu’il [Besson] souhaitait faire mais que lui aurait fait autrement.» (Association Films Plans-Fixes, Benno Besson, metteur en scène, tourné le 31. 10. 2002, au Théâtre Vidy-Lausanne, Lausanne, 50 minutes)

A la suite d’une perte de notes pour un spectacle, le jeune Besson est envoyé en France voisine par le Berliner Ensemble pour s’occuper des questions d’adaptation des œuvres de Brecht. Cependant, ces années de travail auprès du grand metteur en scène allemand qui s’éteint en 1956 ont d’une certaine façon déteint sur Besson, qui quitte le Berliner Ensemble, devenu un lieu de dogmatisme, pour le Deutsches Theater de Berlin. C’est dans ce théâtre que Besson pourra expérimenter à profusion et signer de très belles réussites.

«Eh bien, la manière scientifique de faire du théâtre, que Brecht cherchait, je n’y trouvais d’abord aucun intérêt. La valeur des notes, je ne l’avais pas du tout comprise; un jour, tout simplement, j’en ai perdu. La conséquence fut que Brecht m’a presque renvoyé et m’a considéré comme un incorrigible bohémien.» (René Zahnd, Benno Besson, la réalité en jeu, Presses polytechniques et universitaires romandes, Savoir Suisse, 2019)

Vers la direction et la création

En 1969, Benno Besson est nommé directeur artistique de la Völksbuhne de Berlin – l’un des plus importants théâtres d’Allemagne à l’époque comme aujourd’hui, et d’ailleurs dirigé jusqu’à récemment par Frank Castorf. En 1977, après avoir présenté une mise en scène d’Hamlet, le metteur en scène yverdonnois décide de quitter l’Allemagne de l’Est et s’aventure en France avant de rentrer en Suisse. Benno Besson est alors nommé directeur de La Comédie de Genève où il créera quelques pièces mémorables telle L’Oiseau vert de Carlo Goldoni. Finalement, en 2006, Besson se voit confier la mise en scène d’Œdipe tyran de Sophocle à la Comédie-Française. Après avoir dirigé une dernière répétition, le metteur en scène rentre chez lui, souffrant. Il finit par s’éteindre le 23 février 2006 à Berlin, à l’âge de huitante-trois ans.

Parmi les grands metteurs en scène du XXe siècle, Benno Besson a non seulement une place, mais celle-ci est à part. Polyglotte, influencé par le marxisme, gai luron et farceur, Besson propose un théâtre aux frontières entre politique et merveilleux, entre critique et rituel. Dans sa pratique théâtrale, le metteur en scène reste résolument classique, par exemple, en ne recourant pas aux nouvelles technologies dans ses mises en scènes, en traduisant et en adaptant des textes pour la scène, ou en faisant appel à des textes connus du répertoire dramatique européen.

Et pourtant, à y regarder de plus près, le théâtre de Besson est hétéroclite; son goût prononcé pour les costumes, le comique, la magie et la fantaisie, fait pencher la balance vers un aspect plus baroque et moins réflexif de son art. Cette étrange alchimie constitue la marque de fabrique de ce metteur en scène, pour qui le théâtre est le lieu permettant aux hommes de jouer avec la réalité, de la représenter et de provoquer chez les spectateurs un regard neuf sur les choses, en leur faisant ressentir la naïveté et la surprise.

«La surprise est un élément important. Par exemple, tout effet comique est un effet de surprise. Une réalité surgit soudain et vous surprend. Elle peut vous paraître soit fausse, soit particulièrement juste. A mes yeux, la surprise est un effet de position critique. Elle témoigne d’une façon de regarder la réalité qui n’est pas simplement contemplative, mais qui essaie de distinguer les causes, les ressorts, le particulier des choses… […] Tout est, je ne dirais pas critiquable, mais peut être sujet d’un regard nouveau.» (René Zahnd, Benno Besson, la réalité en jeu, Presses polytechniques et universitaires romandes, Savoir Suisse, 2019)

Un théâtre divertissant et critique

Parler de l’œuvre de Besson n’est pas chose aisée car, contrairement à certains auteurs, ce dernier avait horreur de la théorie et n’a laissé que peu de matériaux susceptibles d’éclairer sa démarche ou ses pensées. Le natif d’Yverdon a une manière particulière de mettre en scène, qui passe par l’amusement. A contre-courant d’une certaine tendance qui voit le metteur en scène comme un démiurge tout-puissant, Benno Besson encourage les comédiens à effectuer des propositions pour leur jeu et pour la pièce, ainsi qu’à s’amuser lors des répétitions ou des représentations.

L’un des éléments que le metteur en scène helvétique a retenu de son aîné Brecht est cette forme de création collective par laquelle tout un chacun peut contribuer à la réussite d’une représentation. Cependant, Besson incite ses collaborateurs à faire preuve d’imagination et de fantaisie, et n’hésite pas à détourner les fables de leur visée première.

Ainsi, en 1965, au Deutsches Theater, lorsqu’il met en scène Le Dragon de l’auteur soviétique Evgueni Schwartz, pièce sur l’oppression d’un village par un dragon qui se fera tuer par un chevalier, Besson montre aux spectateurs un véritable dragon tricéphale, créature légendaire, plutôt qu’une allégorie du totalitarisme soviétique. De même, en 2002, au Théâtre Vidy-Lausanne, il met en scène Mangeront-ils? de Victor Hugo, pièce où un couple d’amoureux est poursuivi par un roi jaloux et se fait sauver par le voleur Aïrolo; le Vaudois parvient à rendre sur le plateau une atmosphère entre magie et réalisme, entre grotesque et sérieux, qui interpelle le public.

On ne pourrait se contenter d’évoquer Benno Besson sans dire quelques mots au sujet de Werner Sturb, son fabricant de masques. Au cours de son travail, Besson s’est intéressé aux différentes techniques de maquillages, ainsi qu’aux masques comme révélateurs des personnages que les comédiens portent en eux. De 1980 à 2006, Werner Sturb, inspiré par le fabricant de masques Amleto Sartori, sera ainsi un fidèle compagnon de Besson et fabriquera, entre autres, des masques complets pour les comédiens. A notre époque, ce duo semble d’ailleurs avoir profondément influencé un certain metteur en scène nommé Omar Porras…

A plus d’un titre, l’œuvre de Besson demeure particulièrement signifiante aujourd’hui où les discussions sur l’étiquette «théâtre politique» battent leur plein. Cette dernière qualification voit souvent s’opposer deux tendances fortes en son sein. D’un côté, la tentation d’un pur réalisme sur le plateau qui vise à décrire la réalité de la société de la manière la plus objective possible et, de ce fait, se voit contrainte de purger ses spectacles de beaucoup d’éléments jugés «non-réalistes» ou ne venant pas servir l’enjeu politique et idéologique. D’un autre côté, la tendance artistique qui s’oppose à ce réalisme par l’innovation formelle et le recours au surréalisme voire au merveilleux. Besson, en bon trickster, réussit le coup de maître d’allier les deux aspects dans ses spectacles, de sorte que la présence d’éléments fantastiques coexiste avec la possibilité d’éveiller les spectateurs à une conscience critique.

«Le jeu avec la réalité, estime Benno Besson, est une nécessité pour la société humaine. Il peut se pratiquer comme ci ou comme ça. Mais en tout cas, le théâtre est une des possibilités parmi les meilleures. Parce que le théâtre est un jeu avec la réalité qui a le caractère de l’existence de l’individu, qui est éphémère. Une soirée de théâtre, soit elle est réussie, soit elle est ratée, comme la vie. Une fois que c’est réussi ou raté, c’est fini. Une représentation et la vie sont sans retour.» (René Zahnd, Benno Besson, la réalité en jeu, Presses polytechniques et universitaires romandes, Savoir Suisse, 2019)

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: Wikimedia CC 3.0

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