Associer néolibéralisme, illibéralisme et fascisme, mode d’emploi
Photo: Jon Tyson (Unsplash)
L’illibéralisme s’est imposé comme l’un des concepts les plus utilisés pour penser les mutations des droites occidentales. Dans un essai récemment paru, Raphaël Demias-Morisset tente d’en retracer les contours intellectuels et les traditions politiques qu’il prétend englober.
Alors que Viktor Orbán vient de subir une rassérénante défaite, il est intéressant de se plonger dans les arcanes intellectuels de cet illibéralisme que le président hongrois s’est tant évertué à incarner et à promouvoir. L’essai de Raphaël Demias-Morisset récemment paru à ce sujet, tiré de sa thèse, semblait offrir une belle occasion de se confronter à ce concept aux contours si incertains.
Trop belle sans doute… Consterné par le démantèlement en cours de la démocratie libérale, l’auteur a certes l’ambition d’éclairer la genèse de l’illibéralisme pour mieux le combattre, comme il a l’honnêteté de l’annoncer. Toutefois, au lieu d’expliquer la généalogie complexe de cette notion, souvent mêlée par certains observateurs au populisme, au postlibéralisme ou à toutes les déclinaisons des droites «radicales» modernes, il y injecte une nouvelle dose de confusion.
Pourtant, la démarche choisie ne manque pas d’attrait. Renonçant à explorer l’idée de populisme en soi, il se concentre sur la construction de l’illibéralisme, qui trouve son origine aux Etats-Unis, dans l’échec d’un conservatisme, qu’il qualifie, mais sans guère approfondir ce qu’il entend par là, de «mainstream». C’est justement dans de telles approximations que réside le malaise qu’inspire la lecture de cet ouvrage. Soucieux de donner du sens aux mots, l’auteur en vient à les vider se toute substance.
Le spectre du fascisme
En effet, toute sa thèse se condense dans la perméabilité des frontières censées séparer les diverses idéologies dont se réclament les droites aujourd’hui. Se fondant notamment sur des auteurs comme Patrick Deneen ou Yoram Hazony pour terminer avec Curtis Yarvin, Raphaël Demias-Morisset tire une filiation intellectuelle considérée comme évidente entre la révolution conservatrice mâtinée de néolibéralisme des années 70-80, dont Reagan et Thatcher furent les figures de proue, et cet illibéralisme tant décrié. A la fin se dresse – ô surprise – le spectre du fascisme, aboutissement de ce sinistre voyage…
Il est vrai que certains des illibéraux les plus zélés ne rêvent que d’extirper toute idée démocratique d’un conservatisme qui ne recouvrerait sa majesté que dans l’anéantissement de ce libéralisme toujours suspect de dériver vers le progressisme, cercueil de la nation, de la famille, de la religion et du libre marché. Eriger un nouvel autoritarisme permettrait ainsi de sauver la liberté, selon les penseurs de l’illibéralisme. Sur cette dénonciation, nous pouvons assurément rejoindre l’auteur.
Démocratie libérale de droite?
Mais qu’en est-il de ce libéralisme qui excite tant les haines de ses ennemis illibéraux? Désireux de sortir des querelles sémantiques dans lequel est englué le mot «libéralisme», synonyme de «social-démocratie» aux Etats-Unis, l’essayiste évacue l’idée d’une démocratie libérale de droite, qui doit sans doute relever, à ses yeux, de l’oxymore.
En réalité, il fait sien le sophisme selon lequel le libéralisme étant la source du progrès et celui-ci ne s’épanouissant que dans l’égalité démocratique, le progrès ne peut être porté que par un mouvement politique de type progressiste, c’est-à-dire de gauche. Face aux droites conservatrice et libérale, qui seraient piégées dans un illibéralisme carnassier, seule la gauche ferait encore profession de libéralisme grâce à son respect farouche des droits individuels et de ceux des minorités.
Le wokisme? Une chimère, preuve de l’esprit non démocratique animant ces conservateurs désormais alignés sur l’illibéralisme… et aux portes du fascisme. Une telle «démonstration», si on peut l’appeler ainsi, occulte hélas les vraies, et graves, questions que doivent affronter le libéralisme et le conservatisme qui, comme toute doctrine politique, contiennent en effet en elles les germes d’une possible dégénérescence extrémiste. L’analyse manichéenne de Demias-Morisset ne constitue qu’un exposé pro domo, loin de la rigueur scientifique qu’il prétend arborer.
Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.
Vous venez de lire un article en libre accès, tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°126). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus.

Raphaël Demias-Morisset
L’illibéralisme. L’idéologie de la nouvelle révolution conservatrice
Editions Au bord de l’eau
Octobre 2025
176 pages
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