En Suisse, on ne fait pas de films pour le public
Les Journées de Soleure consacrent un cinéma suisse résolument tourné vers un public d’initiés. Photo: module+
Le cinéma helvétique n’existerait pas sans subventions publiques. Il est donc légitime de s’interroger sur les critères de sélection des projets et l’impact réel de ceux qui sont retenus.
«Je ne gagnerai jamais le prix du public, parce que le public déteste mes films. Ce qui n’est pas étonnant vu que je ne fais pas du cinéma pour lui.» Avec son accent suisse alémanique à couper au couteau, son allure de clochard snob et ses yeux qui louchent, Tommy Küng fait régulièrement pleurer de rire la rédaction de «52 minutes», l’émission humoristique des deux Vincent sur le service public. Ce personnage de Vincent Kucholl est un condensé de clichés d’un réalisateur de cinéma d’auteur: pédant, vautré dans l’entre-soi d’une élite culturelle qui se félicite de ne pas faire de «divertissement», mais de «l’art». De l’art nombriliste confinant à l’onanisme intellectuel, comme le dirait sans doute Tommy Küng. En français vulgaire, on appelle cela de la branlette intellectuelle.
La caricature est impitoyable, mais est-elle pour autant fausse? Le Prix de Soleure 2026 a été décerné à Nicolas Wadimoff pour un documentaire d’une sobriété minimaliste : des rescapés de Gaza s’expriment sur l’enfer auquel ils ont survécu, la perte de tant de leurs proches, sur un fond noir, tout en dessinant une carte de la bande de Gaza à la peinture blanche. A propos de son choix de ne montrer aucune image de la guerre, le réalisateur explique: «Il y a malgré tout quelque chose au-delà des mots, qui est propre au cinéma: l’expérience de la transmission par une personne qui nous parle, qui fait entendre sa voix et son silence. On ne peut pas lire ces silences, mais on peut les filmer.»
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Le cinéphile en moi approuve vivement et reconnaît sans peine la puissance de ce film déchirant. Mais comment s’étonner qu’un tel choix artistique ne puisse faire sauter le box-office?
Quelle pertinence pour le film suisse?
De manière générale, les résumés des films sélectionnés aux Journées de Soleure semblent écrits pour plaire aux jurés des grands festivals et aux abonnés des Cinémas du Grütli ou de la Cinémathèque suisse: «fragilité des relations humaines sur fond de crise climatique», «expérience filmique fabriquée à partir d’avis et de commentaires en ligne », « Où se situe la frontière entre nature et artifice?»…
Niccolò Castelli, directeur artistique des Journées de Soleure, veut voir dans la forte fréquentation du festival la preuve de la pertinence du cinéma helvétique. Pourtant, au-delà de l’engouement pour les festivals de cinéma, déjà évoqué dans une précédente chronique, force est de constater que la pertinence des films suisses s’arrête là: leur part de marché des salles obscures nationales n’est que de 9%, un score parmi les plus bas d’Europe : les films germaniques concentrent 20% des parts de marché en Allemagne, les français 44,4%. La Suisse est aussi largement dépassée par le Danemark, où les films du cru sont responsables de 40% des tickets vendus en 2025.
Le montant des subventions étatiques en Suisse est pourtant à peu près équivalent à celui qui est accordé au Danemark, autour de 30 millions d’euros en parité de pouvoir d’achat.
Le cinéma danois vise aussi le grand public
Il y a certes des différences structurelles qui expliquent partiellement ce résultat: la Suisse est morcelée en aires linguistiques distinctes et donc autant de marchés, où les productions helvétiques se heurtent à la concurrence française, allemande et italienne, tandis que le Danemark est bien moins soumis à la concurrence scandinave.
Cependant, on peut aussi lire dans ces chiffres une différence de stratégie: le Danemark priorise largement la promotion du septième art au sein de sa propre population, tandis que l’objectif de diffusion du cinéma à l’international pèse lourdement dans les critères de sélection en Suisse. A l’international, comprenez: dans les festivals où fraient les Tommy Küng de ce monde.
Le Danemark a un programme de financement spécifique à des films grand public, «qui captivent parce qu’ils racontent une histoire populaire ou s’inscrivent dans un genre familier». A l’inverse, dans les critères d’évaluation de l’Office fédéral de la culture, la «capacité à atteindre le public suisse et international» ne compte que pour 20% de la note finale d’un projet cinématographique. Autant dire que la Confédération est d’accord avec Tommy Küng: en Suisse, on ne fait pas de cinéma pour le public.
Tous les mois, notre critique cinéma Jocelyn Daloz explore le septième art dans son contexte socio-historique.
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