Ce que Madrid a gagné en ouvrant ses commerces le dimanche
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Le 14 juin, les Genevois voteront pour la cinquième fois en quinze ans sur l’ouverture dominicale des magasins. A Madrid, les autorités régionales ont totalement libéralisé les horaires des établissements en 2012. Bilan.
Une «bouffée d’oxygène» pour les initiants, une remise en cause des conditions de travail pour les opposants. A Genève, le débat sur l’ouverture dominicale des commerces rejoue une partition désormais bien connue. Pourtant, le projet soumis au vote apparaît cette fois particulièrement modeste: autoriser deux dimanches d’ouverture supplémentaires par an, en plus du 31 décembre déjà autorisé.
Le contraste est saisissant avec la Communauté de Madrid, où l’ouverture dominicale des commerces est devenue un élément banal de la vie urbaine. Depuis 2012, la région espagnole vit sous un régime de liberté totale des horaires commerciaux. En pleine crise financière, la présidente régionale libérale Esperanza Aguirre a fait adopter une «loi de dynamisation de l’activité commerciale» permettant à chaque commerçant de fixer librement ses horaires d’ouverture, y compris les dimanches et jours fériés.
Les critiques de la gauche et des syndicats étaient alors quasiment identiques à celles entendues aujourd’hui à Genève: fragilisation du petit commerce, précarisation des employés, domination accrue de la grande distribution. Treize ans plus tard, l’expérience madrilène offre un laboratoire particulièrement instructif pour mesurer les effets réels d’une telle libéralisation.
Premier constat: les habitudes de consommation évoluent rapidement lorsque les contraintes réglementaires disparaissent. Acheter le dimanche fait désormais partie du quotidien madrilène. Selon une enquête du gouvernement régional, huit habitants sur dix jugent positivement cette liberté horaire. Le soutien populaire apparaît donc massif. La réforme a notamment renforcé ce que certains économistes appellent la «valeur du temps»: la possibilité pour les consommateurs d’organiser leurs achats selon leurs propres contraintes, plutôt qu’en fonction d’horaires définis de façon administrative.
Madrid a également transformé cette flexibilité en avantage concurrentiel. La région possède aujourd’hui la plus forte densité commerciale d’Espagne, avec 527 mètres carrés de surface commerciale pour 1000 habitants, contre 375 en moyenne nationale. Elle dépasse largement la Catalogne, pourtant deuxième moteur économique du pays.
Multiplicateur d’activité
Les week-ends et jours fériés, précisément quand les flux touristiques sont les plus importants, constituent désormais des périodes d’activité commerciale intense. Dans une économie métropolitaine fondée sur les services, la restauration et le tourisme, la flexibilité des horaires agit comme un multiplicateur d’activité. La capitale espagnole est ainsi devenue l’une des principales destinations européennes du tourisme de shopping.
Les syndicats et les organisations de petits commerçants contestent toutefois l’idée d’un succès sans contrepartie. Ils dénoncent une concentration croissante du marché au profit des grandes enseignes capables d’absorber les coûts liés aux ouvertures prolongées. Selon la confédération madrilène du commerce, environ 2500 petits commerces auraient fermé dans les quatre ans suivant la réforme.
Par ailleurs, seuls 30% des établissements utiliseraient réellement cette liberté d’ouverture, principalement dans l’alimentaire. La libéralisation n’a donc pas conduit à une ouverture permanente et uniforme de tous les commerces, mais à une flexibilité utilisée de manière sélective selon les secteurs, les temporalités et les réalités économiques.
Les résultats macroéconomiques avancés par les autorités madrilènes restent néanmoins significatifs. Entre 2012 et 2022, les ventes commerciales ont progressé de 20% et l’emploi du secteur de 13,4%. Une étude du cabinet de conseil AFI portant sur les quatre premières années de la réforme estime que la libéralisation aurait généré près de 2,7 milliards d’euros d’activité supplémentaire et plus d’un milliard de recettes fiscales additionnelles.
L’expérience madrilène montre qu’une libéralisation des horaires commerciaux dépasse largement la seule question des achats du dimanche. Elle participe d’un modèle urbain plus large: une ville plus flexible, plus disponible, où la liberté du consommateur d’organiser son temps rejoint celle du commerçant d’adapter son activité. Madrid a fait de cette disponibilité permanente un pilier de son identité et de son attractivité.
Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: pablo.sánchez@leregardlibre.com.
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