Quand l’IA appauvrit la pensée sur internet
En mai 2025, plus d’un tiers des sites internet étaient générés ou assistés par des IA, selon une étude conjointe de l’Imperial College London et de l’université de Stanford Photo: Firmbee via Unsplash
En quelques années, l’intelligence artificielle (IA) a envahi le web au point de menacer la diversité même des idées qui y circulent. Un phénomène encore largement sous-estimé, dont les conséquences intellectuelles pourraient être durables.
Depuis l’avènement de l’IA, le web a entamé une transformation de taille: le contenu qui y figure est de plus en plus le produit d’acteurs algorithmiques que de cerveaux humains. Selon une étude conjointe de l’Imperial College London et de l’université de Stanford publiée en avril 2026, plus d’un tiers des sites internet étaient générés ou assistés par des IA en mai 2025. Fin 2022, ce chiffre était nul.
Les flux des réseaux sociaux sont également envahis de ce que les Anglo-Saxons ont baptisé le slop: des contenus algorithmiques produits à la chaîne pour capter l’attention. La chercheuse américaine Michelle Nie signale que le slop est précisément conçu pour démultiplier la puissance de l’addiction numérique – optimisé non pour informer, mais pour retenir.
Selon des données issues des outils de détection Pangram et de l’éditeur vidéo Kapwing, près de 40% des longs formats sur LinkedIn, 30% des publications sur X et jusqu’à 60% des vidéos TikTok relèveraient de cette catégorie. Ces chiffres, issus d’acteurs privés plutôt que de laboratoires académiques, doivent être lus avec prudence, mais ils donnent néanmoins une idée de l’ampleur d’un phénomène encore largement opaque.
L’IA, nouveau pédagogue
Le succès de l’IA sur internet tient à un avantage structurel: elle résout un problème fondamental du web, à savoir le gouffre entre l’accessibilité de l’information et son exploitabilité. Il est facile de trouver un contenu, il peut être difficile de le comprendre. L’IA joue ici le rôle de pédagogue et de tuteur: elle analyse, définit, structure ce qui était auparavant inexploitable sans effort significatif. Ce faisant, elle pourrait évincer à terme les sources qui assuraient jusqu’ici cette fonction: encyclopédies en ligne, forums spécialisés, groupes de presse.
Entre 2024 et 2025, le trafic de Wikipédia a reculé de 8% selon la Wikimedia Foundation, une évolution considérable pour l’un des sites les plus consultés au monde. L’incitation à produire du contenu original, à enrichir le web de connaissances nouvelles, s’en trouve sérieusement menacée.
Uniformisation des contenus
Il serait néanmoins inexact de réduire ce phénomène à une invasion de fausses informations. L’étude de l’Imperial College London et de Stanford le confirme: les contenus générés par IA ne propagent pas davantage de fausses nouvelles que ceux produits par des humains. Les IA parviennent même à reproduire une certaine variété stylistique.
Là où le bât blesse, c’est ailleurs: ces contenus présentent une similarité entre eux supérieure de 33% à ce que produisent les humains, assortie d’un optimisme systématique qui les déconnecte souvent de la réalité perçue par les lecteurs. Ce que l’IA génère n’est pas fondamentalement plus faux, c’est structurellement moins original, moins susceptible de porter la pensée vers ses marges.
L’économiste autrichien Karl Polanyi affirme dans La Grande Transformation que «le droit à la non-conformité serait assuré comme la marque d’une société libre». L’hégémonie de l’IA sur internet semble fragiliser les conditions mêmes de cette non-conformité. A mesure que les contenus s’uniformisent, la pensée en ligne devient moins propice à l’émergence d’idées nouvelles, changeantes et déstabilisantes, qui sont pourtant au cœur de la vie intellectuelle et politique. Celle-ci ne peut se résumer à la simple perpétuation de ce qui existe déjà.
Un internet à deux vitesses
Face à cette généralisation de l’IA, une partie d’internet se barricade. Médias, blogs, auteurs – notamment sur Substack – placent leurs contenus derrière des abonnements pour soustraire leurs textes à l’aspiration des IA et préserver leurs revenus. Cette stratégie est l’un des rares moyens de résistance à la disposition des producteurs de contenus humains dans un monde où l’IA tend vers une position monopolistique. Internet se fragmente alors en deux espaces: un web ouvert, auto-alimenté par des productions algorithmiques, et un web payant, où la pensée singulière et incarnée devient un bien rare.
Le risque est celui d’un cercle vicieux: entraînées sur un web qu’elles ont elles-mêmes homogénéisé, les IA produiront des réponses de moins en moins riches, reflet d’un espace informationnel qui se vide progressivement de sa substance. Un espace numérique de plus en plus pauvre intellectuellement semble ainsi émerger, où la pensée singulière aura toujours plus de mal à trouver sa place.
Ecrivain et philosophe de formation, Baptiste Detombe est le fondateur du média républicain Gavroche. Chaque mois, il pose un regard critique sur les transformations technologiques et anthropologiques de l’époque.
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