«Les Séminaristes»: le Rouge et le Noir

Article inédit – Alice Bruxelle

Le communisme et la chrétienté, une alliance impossible? Si Pasolini a eu l’audace (et l’hérésie?) de créer un Jésus à la fois chrétien et révolutionnaire dans L’Evangile selon Saint Matthieu (1964), Ivan Ostrochovský rappelle dans Les Séminaristes que la cohabitation entre le régime communiste et l’Eglise s’est exercée de manière bien moins pacifique. Retour sur un épisode historique où le matérialisme athée combattait les textes de la foi chrétienne.

«Une dictature, c’est quand les gens sont communistes; déjà, ils ont froid, avec des chapeaux gris, et des chaussures à fermeture éclair», disait Hubert Bonisseur de La Bath dans OSS 117: Rio ne répond plus (2009). Dépourvue de fermetures éclair et de chapeaux gris, la police secrète de la dictature communiste dans Les Séminaristes a pour mission de réduire au silence l’Eglise.

L’œuvre s’inscrivant dans un registre esthétique plutôt qu’historique, le film ne s’embarrasse pas d’explications historiques. Ivan Ostrochovský nous emmène dans la Tchécoslovaquie du début des années 80 où le régime communiste, depuis sa prise de pouvoir après la Seconde Guerre mondiale dans tout le bloc de l’Est, veut museler toute parole dissidente en imposant ses seules conceptions idéologiques au sein de toutes les sphères de la société. Alors que deux jeunes étudiants encore ados, Juraj (Samuel Skyva) et Michal (Samuel Polakovic), viennent de rentrer dans le séminaire, ils feront face à un choix douloureux entre la liberté et le silence.

Poursuivre sa foi ou se plier au régime? Le film alterne les deux faces de ce choix – la résistance ou la collaboration – en filmant le mouvement Pacem in Terris – groupe de prêtres collaborationnistes au sein du pouvoir tchécoslovaque – et les canaux de la Radio Free Europeécoutés par une poignée de séminaristes résistants. Plus qu’un simple récit tragique de l’histoire de l’Europe de l’est, Les Séminaristes met en scène les réactions ambivalentes et humaines face au monstre tentaculaire d’un régime totalitaire. 

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Expérience totalisante

Le long-métrage, au-delà de l’originalité de son sujet, jouit d’une esthétique épurée. Avec une mise en scène très formaliste à la Bresson caractérisée par un dépouillement de toute forme d’artifice, on sent rapidement que le réalisateur a pris le parti de privilégier la forme plutôt que le fond. Les personnages ont de la difficulté à s’incarner véritablement et, par conséquent, le spectateur peine à s’y attacher. En cela, il est compliqué d’entrer dans le film par un canal classique – celui de s’accrocher à la trame narrative et aux péripéties des personnages – notamment à cause des nombreuses ellipses rendant la narration décousue.

Les Séminaristes s’appréhende par la contemplation esthétique et le ressenti physiologique qu’il provoque: un malaise et une sensation d’étroitesse physique. L’expérience sensible se concrétise par un format en 4:3, qui rend les séquences étriquées, presque immobiles, et des scènes rapides présentant les séminaristes alignés en soutane dénuées de contexte, qui frôlent plus la dimension photographique glaçante que filmique, le tout rehaussé par une absence de couleurs. 

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Hannah Arendt écrivait dans Les Origines du totalitarisme:«Il est dans la nature même des régimes totalitaires de revendiquer un pouvoir illimité. Un tel pouvoir ne peut être assuré que si tous les hommes littéralement, sans exception aucune, sont dominés de façon sûre dans chaque aspect de leur vie». Au même titre que cette citation, chaque aspect du film est dominé par une chape de plomb obscure, rendant l’expérience totalitaire accessible sensoriellement. L’unique émotion qui traverse l’ensemble des personnages est une stupeur mutique. Tous savent que la faculté de théologie est infiltrée, et pendant que certains collaborent, d’autres résistent, mais toujours en silence.

Sans débordement émotionnel ou physique et avec une parcimonie de dialogues malgré la pesanteur de l’atmosphère, les corps restent dociles sous la domination. Le noir et blanc parfaitement sculpté aspire toute velléité d’espoir et rend l’atmosphère encore plus étrange et angoissante. En cela, le film restitue l’attribut total du régime totalitaire en s’insinuant dans toutes ses instances. Le dispositif entier s’empêtre dans un immobilisme caractéristique de la terreur dans la mesure où la pensée et les mouvements sont dressés pour rester au sein du cadre.

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Dilemme moral

La scénariste britannique Rebecca Lenkiewicz, à l’œuvre dans le film, avait déjà fait de la religion une question centrale dans deux de ses autres scénarios co-écrits avec les réalisateurs: Ida (2013) de Pawel Pawlikowski et Désobéissance de Sebastián Lelio (2017). Le premier retrace l’histoire d’une jeune nonne dans les années 60 au sein d’une Pologne ultra-catholique qui apprend ses origines juives avant de prononcer ses vœux. S’ensuit alors une recherche d’identité hors du couvent dans une découverte profane du plaisir charnel et du jazz qui la fera douter de sa foi et du prix à payer sur les sacrifices qui l’attendent. Le second met en scène deux jeunes femmes amoureuses au sein d’une communauté juive-orthodoxe. Là encore, la foi est ébranlée et mise en doute par un événement extérieur.

Sans tomber dans un tableau cliché d’une religion traditionaliste et arriérée, ces deux long-métrages questionnent justement la liberté de choix, qu’elle soit profane ou religieuse, sans prendre parti. Pawel Pawlikowski disait à propos d’Ida: «La Pologne a une relation particulière à la religion catholique, ayant subi l’occupation de Russes orthodoxes et de Prussiens protestants. C’est devenu le socle de son identité nationale, au risque d’oublier ce qui est universel et transcendantal dans le christianisme». 

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Dans Les Séminaristes, la liberté de religion n’est plus un choix, mais un combat pour retrouver l’universel et la transcendance du christianisme, celle d’une foi pure. C’est également une histoire d’amitié posée en filigrane qui se délite progressivement, l’un ayant choisi la voie de la résistance, l’autre dont le courage est atrophié par la peur. Un combat pour retrouver une spiritualité et une liberté, qui s’obtient dans la douleur.

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

Crédits photos: © Punkchart Films

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