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«This is Not a Burial, It’s a Resurrection»: quand les morts réveillent les vivants

Les mercredis du cinéma – Alice Bruxelle

Présenté au 15e Festival Cinémas d’Afrique à la Cinémathèque Suisse le 22 août dernier, This is Not a Burial, It’s a Resurrection du lésothien Lemohang Jeremiah Mosese sort en salle ce mercredi 1er septembre 2021. L’actrice sud-africaine Mary Twala y incarne une veuve sauveuse du sacré. Œuvre alliant des problématiques politiques et sociales, mais surtout philosophiques et spirituelles, elle questionne des dualités comme la vie et la mort, la modernité et la tradition ou le christianisme et la spiritualité dans un ensemble subtil et complexe. Lemohang Jeremiah Mosese est en passe d’appartenir à la nouvelle génération du cinéma africain.

«On ne guérit pas un fantôme, et encore moins un délivré-vivant. On ne guérit que ceux qui appartiennent à la terre, et y ont encore des racines, si superficielles soient-elles.» (Cioran)

Dans un bar, un conteur africain dévoile la vie de Mantoa (Mary Twala). Au son de sa voix quasi mystique et de son lesiba – instrument traditionnel du Lesotho – nous entrons dans le village Nazareth surplombé par les montagnes du Lesotho où un drame spirituel est programmé. Conserver le sacré, c’est l’ultime action qui sépare Mantoa de sa mort. A cause de son fils jamais revenu de la mine dans laquelle il travaillait, cette femme déjà frappée par la mort de sa fille, son mari et son petit-fils souhaite les rejoindre. Son visage marqué par une tristesse abyssale, elle apprend que son village sera inondé par un projet de barrage.

Le cimetière dans lequel sont enterrés les corps des morts de la guerre de Boers et de la peste noire doit être «déplacé» selon le jargon bureaucratique. Mais pour l’esprit sagace de Mantoa, il s’agit d’un affront profane envers la paix des esprits déjà de l’autre côté. Alors qu’elle revêt sa robe de deuil qu’elle n’ôtera que dans une ultime protestation, les ouvriers en combinaison jaune criard envahissent sa terre. Sa soudaine compréhension de l’indifférence de Dieu à l’égard de sa douleur ne fera pas reculer sa révolte contre cet assaut de la modernité. Cette révolte n’en est d’ailleurs pas vraiment une, car déterrer les morts soulève des maux au-delà du politique, c’est-à-dire des maux spirituels et métaphysiques.

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Si Bernanos disait de la civilisation moderne qu’elle était d’abord une conspiration universelle contre toute forme de vie intérieure, Lemohang Jeremiah Mosese met en scène cette conspiration jusque dans les cercueils. Ces derniers parviendront paradoxalement à donner un dernier souffle de vie à Mantoa.

Lutte contre la longue marche du temps

Si c’est la résilience et la révolte de Mantoa qui sont racontées, c’est aussi l’histoire Nazareth, inspiré d’un véritable village de la grand-mère de Mosese qui a elle-même incarné le combat de Mantoa contre un projet de barrage du même genre. Ceci explique peut-être la justesse avec laquelle le réalisateur met en scène son récit. C’est l’histoire d’un îlot au fond du Lesotho traversé par les épreuves du temps, s’est transformé. D’abord appelé la «Plaine des Pleureurs» suite aux morts de la peste noire, puis «Nazareth», en référence au nouveau Dieu importé par les missionnaires chrétiens, qui engendrera un mélange entre spiritualité et chrétienté. Ce syncrétisme, caractéristique de l’Afrique, se manifeste également dans le film où des rites shamaniques côtoient des crucifix. Mais c’est un nouveau Dieu qui est montré ici, un Dieu sans nom, celui du capitalisme remplacé par le mot plus séduisant de «progrès».

Dans cette fable du temps qui passe, Mantoa refuse ce renouveau perpétuel. Le village constitue son identité et remplacer le cimetière par un barrage brut signe une mort métaphysique. Que peut David contre Goliath? Un David qui a remplacé son lien avec Dieu par le souhait de la mort, un David qui a décidé de profaner en creusant sa propre tombe pour espérer retourner en terre. S’enraciner pour lutter contre le déracinement, voilà l’ultime issue.

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Le long-métrage lui-même se soumet au jeu de l’enracinement notamment par les nombreux silences bouillonnants exprimant plus justement une tristesse infinie ou une colère mutique que des paroles superflues. L’invisibilité des liens établis entre Dieu, les morts sont si puissants qu’il devient inutile de les lester d’un poids supplémentaire. L’image de Mantoa en mystique échevelée couplée à une absence d’indice temporel et géographique précis entretiennent le lien avec le conte réaliste confiné dans les montagnes lésothiennes.

Visages paysages

Lui-même originaire du Lesotho, Lemohang Jeremiah Mosese a puisé son inspiration dans son passé familial et de son pays natal, mais aussi dans son métier d’artiste – à la fois cinéaste, plasticien et poète. Sous sa caméra, une esthétique parfaitement maîtrisée s’affiche. Aidé de son directeur de photographie Pierre de Villiers, le cinéaste ne filme pas ses plans, mais les peint. En réunissant les couleurs de la nature, les paysages se dévoilent au gré de la voix-over du conteur.

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En confinant les plans dans un format 4:3, il évite l’écueil de la carte postale. Personnages et paysages ne font qu’un, l’un prenant la valeur de l’autre jusqu’à se confondre. Le gros plan sur le visage marqué de rides de Mantoa rappelle les montagnes plantées autour du village. Les personnages sont des êtres profondément terrestres. Tout est fait pour le rappeler: zooms réguliers sur les mains en contact direct avec la matière. Elles soignent, pétrissent, creusent, cueillent imbriquées dans ce tableau filmique.

Alors que le prêtre local cite la Bible en parlant du jour où «toutes les larmes seront effacées, et il n’y aura plus de mort, de deuil, de pleurs ou de douleurs» (Apocalypse 21:4), l’imposant saule pleureur du village est scié. Signe de l’abandon de Dieu envers les damnés de la terre? Mosese ne tranche pas la question. Mais Mantoa, elle, choisi de le retrouver peut-être. Une révolte? Non, sir, une résurrection.

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

Crédits photos: © trigon-film.org

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