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Morges, l’appel de la littérature5 minutes de lecture

par Quentin Perissinotto
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Morges Le livre sur les quais croisières littéraires © Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre

Si je ne reviens que maintenant vous parler du Livre sur les quais, c’est parce que j’ai assisté aux fameuses croisières littéraires. Et je viens à peine de débarquer sur le continent: j’étais resté coincé dans la cale du bateau. Retour sur un festival qui a vite repris ses habitudes, des files de dédicaces à la sonnerie du téléphone que les retraités ont oublié de mettre sous silence en pleine conférence.

Malgré des torrents tombés depuis le matin, ce n’est pas par bateau que je suis arrivé à Morges, mais en train. A peine un petit quart d’heure plus tard, je pénètre tel un châtelain dans le premier lieu de conférence: les caves du château de Morges. Je pousse le lourd battant et dans un grand bruit, je prends place sur l’une des dernières chaises de libre.

Autour d’une table, émergeant de la pénombre, sont alignés Oscar Lalo, Corinne Desarzens et Sigridur Hagalin Björnsdottir, accompagnée de son traducteur, Eric Boury. Pendant une petite heure, ils discutent du pouvoir de la lecture et présentent tour à tour leur dernier roman. Arrivé à Corinne Desarzens, l’animateur lui demande si on doit dire d’elle qu’elle est «une autrice». La réponse fuse: «Je n’aime pas». Auteure? Elle n’aime pas non plus. Quand il énumère ses distinctions, elle n’aime pas. Lorsque l’on retrouve plus tard Corinne Desarzens sous la tente des dédicaces, on s’aperçoit que le public tient le même langage qu’elle: il n’aime pas non plus Corinne Desarzens, seule au milieu des piles de livres invendus.

Un écrivain-sapeur qui a carte blanche

Un petit tour par l’office du tourisme de Morges et je peux désormais embarquer sur le bateau, trimbalant fièrement mon accréditation presse autour du cou, telle une chèvre sa clochette. Direction le salon «Genève» pour la carte blanche du président d’honneur Alain Mabanckou : la première croisière littéraire sera une discussion enflammée entre lui-même et son invité, Miguel Bonnefoy. Sans thématique précise, guidé par le plaisir des mots et la familiarité littéraire, cet échange gorgera les cœurs de gaieté.

A écouter Alain Mabanckou et Miguel Bonnefoy s’exprimer avec tant de passion, de curiosité et sans prétention, on se sent simplement heureux d’être là. Mais je ne suis pas le plus objectif; je voue une telle admiration à l’écrivain franco-congolais que je pourrais l’écouter parler de n’importe quel sujet, je pense, et être transporté par son ton et sa ferveur.

Quoi qu’il en soit, ce n’était pas de n’importe quel sujet dont il était question sur le Léman, mais de filiation par les mots et les cultures. Les deux écrivains ont parlé de leur roman (peu) et de ce qui habitait leur écriture et leur création (beaucoup). Toute la particularité de cet événement est là: les auteurs viennent par plaisir et non pour faire de l’autopromotion. Une heure et quart plus tard, Le Lausanne revient à quai et le public repart sur la terre ferme avec deux conseils prodigués par le professeur Mabanckou. L’un littéraire, soit de lire L’enfant noir de Camara Laye. L’autre pragmatique : le meilleur endroit pour draguer, ce sont les enterrements.

Un auteur et un traducteur amnésique pour parler de la mémoire

Le flot de passagers-lecteurs tout juste débarqué que je me retrouve à nouveau dans la file pour la seconde croisière. Le livre sur les quais, c’est tout l’inverse d’un roman de Martin-Lugand : aucune place pour l’ennui, les événements s’enchaînent sans affaiblir la cadence.

Changement de décor pour cette conférence, mais pas de bateau je retrouve Le Lausanne, mais en ayant cette fois-ci les honneurs du salon du premier étage. Après que j’ai pris place dans les premiers rangs, le moelleux du siège me rend soudainement sociologue: le prestige des intervenants se mesure à la confortabilité des chaises du public. A l’aune de cette analyse mûrement pesée, Alain Mabanckou et Miguel Bonnefoy ne font pas le poids face aux nouveaux venus Jon Kalman Stefansson et Monica Sabolo.

Alors que les rives du lac s’éloignent, les mots eux s’effilent: on parle de la mémoire et ses méandres pour cette rencontre littéraire. Le ton de chacun est posé, placide, presque ému ou réservé parfois. Jon Kalman Stefansson nous dessine mentalement les paysages de son île natale, ses volcans, ses montagnes, et nous confie, le regard perdu dans le reflet du lac sur les vitres, que même ici, au milieu de l’eau, la mer lui manque.

A l’instar de la poésie de son écriture, les mots sont chez lui des bribes arrachées aux souvenirs. L’animatrice le tire de ses songes en lui posant une question. L’écrivain répond en islandais et Eric Boury, son traducteur, attend puis commence sa phrase en français, s’arrête, se tourne vers Jon Kalman Stefansson, discute avec lui quelque instant et ils éclatent de rire à l’unisson. Eric Boury explique au public que cette conférence sur la mémoire se déroule en présence d’un traducteur amnésique et un auteur atteint d’Alzheimer, puisque ni l’un ni l’autre ne se souvient de la réponse initiale!

Goût des mots et mauvais goût

Le micro passe alors à Monica Sabolo qui déclare, avec sa malice habituelle, ne pouvoir écrire que sur la mémoire, qu’elle pensait s’épargner une introspection en choisissant un fait réel, mais que tout n’était qu’une illusion et qu’elle tombait la tête la première dans ce piège romanesque. Les deux auteurs lisent alors chacun un passage de leur dernier roman (Eric Boury le fera pour Jon Kalman Stefansson) et la salle est suspendue à la beauté des silences qui suit le point final. Ma voisine de siège à ses pensées de mariage avec Jon Kalman Stefansson. Finalement, la seule faute de goût lors de cette session lecture, c’est les chaussettes à pois de l’animatrice associées à sa chemise rayée.

Le livre sur les quais a cela de spécial qu’il n’est pas une vitrine publicitaire, les auteurs ne viennent pas aux conférences avec un discours marketé en vue de vendre leur livre. De même que les croisières littéraires ne sont pas de simples discussions dans un cadre original: elles mettent en mouvement la littérature. Il ne s’agit pas de sommairement faire parler des auteurs autour d’un thème, mais d’écarter un instant toute réalité et de projeter à la place leurs univers. Se soustraire au monde pour mieux verser dans le romanesque. Se laisser glisser dans les mots.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Crédit photo: © Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre

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