Le bon vivant à l’heure de la vie saine
La figure du bon vivant est convoquée comme un contre-modèle face à une époque perçue comme trop normative. Photo: Camille Brodard (via Unsplash)
Face aux injonctions de la vie saine, le bon vivant surgit comme un contre-modèle. L’occasion de réexplorer cette figure bien plus riche qu’une simple posture de résistance.
Il suffit d’arpenter quelques rues dans n’importe quelle grande ville occidentale pour constater que les corps sont devenus un projet. Un studio de Pilates au coin de la rue, un restaurant aux menus promettant équilibre et vitalité, un centre de soins où l’on combat les effets du vieillissement… La scène se répète à New York, Paris ou Zurich avec une régularité certaine. Rien de très surprenant: le marché ne fait que suivre la demande. La tendance est au contrôle de soi, à la discipline du corps et à la limitation des excès.
Une étude du cabinet McKinsey menée en 2024 auprès de plus de 5000 personnes aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Chine confirme ce que l’on observe à l’œil nu: les nouvelles générations, en particulier la Gen Z (1995-2008), contrôlent fortement leur alimentation et investissent davantage dans le sport et la nutrition que leurs aînés. Aux Etats-Unis, le marché du bien-être connaît même une croissance annuelle comprise entre 5 et 10 %.
La résistance du bon vivant
Face à ces tendances, le temps du bon vivant appartient-il au passé? C’est du moins le sentiment qui affleure parfois dans le débat public. «Qui veut la peau du bon vivant? Comment résister à la tyrannie des nouveaux moralisateurs», titrait l’hebdomadaire français Le Point en décembre 2019. Deux ans plus tard, le journal économique Les Echos retraçait l’aventure de «Gueuleton», un groupe de jeunes entrepreneurs ayant bâti un réseau de restaurants et de traiteurs autour d’un imaginaire assumé du bon vivant. «Un art de vivre à part entière, une vision de la bonne chère à la fois rajeunie et décomplexée, où la poêlée de cèpes l’emporte d’office sur le quinoa», résumait le quotidien hexagonal.
La figure du bon vivant est ainsi convoquée comme un contre-modèle, un instrument de résistance face à une époque perçue comme trop normative. Contacté, le psychiatre genevois Michel Kummer, auteur de L’Histoire de France sur le divan, livre cette analyse: «Il y a aujourd’hui une forme d’excès de moralité et de contrôle, une tyrannie du sain, une quête de pureté physique. Cela renvoie aussi à des ressorts plus profonds et philosophiques: la peur du vieillissement, le fantasme de la vie éternelle, l’illusion que l’on peut tout anticiper et tout diriger dans nos existences.»
Un présent sans angoisse
Sur un plan plus symbolique, le bon vivant renvoie à un goût du plaisir et une abondance devenues suspectes dans une ère marquée par la restriction et la peur de l’avenir. Il donne le sentiment d’un monde encore stable, où l’on ne calcule pas tous ses faits et gestes. Il réconforte, décomplexe et offre une expérience presque extatique: celle d’un présent sans angoisse, libéré des injonctions à la performance et au contrôle de soi.
Historiquement, il s’est aussi construit en opposition aux normes morales définies par les pouvoirs religieux. Au XVIe siècle, par exemple, Rabelais célébrait les connaissances et plaisirs et du corps avec ses personnages Pantagruel et Gargantua, bousculant la rigidité de l’Eglise et de l’éducation scholastique. «La figure du bon vivant a toujours inquiété les religions, tout comme les formes contemporaines d’ascèse qui s’y substituent, rappelle Michel Kummer. Il existe un vieux combat contre le plaisir, où le bon vivant est vu comme un être dangereux, glouton et malsain.»
L’habit a changé, la méfiance est restée: hier dictée par le salut de l’âme, la discipline du corps répond aujourd’hui aux exigences du bien-être, de la longévité et de l’optimisation de soi. De nouveaux codes moraux tout aussi prescriptifs ont pris le relais. Tant sur le plan symbolique qu’historique, il n’est donc pas surprenant que la figure du bon vivant fasse actuellement office de contre-modèle.
Plus qu’un instrument de résistance
Reste que le recours à cet art de vivre comporte un risque: le réduire à un culte de l’excès affranchi de toute morale ou à une simple posture de résistance reviendrait à l’appauvrir. En effet, en miroir de la tendance au bien-être, la contre-tendance des vidéos mêlant viande, vin et mise en scène masculiniste est tout aussi performative. La jouissance affichée y est moins une fin qu’un signal presque tribal, adressé à une communauté, dirigé contre une autre.
Le bon vivant n’est pas condamné à devenir le «viandard» contre le «garçon soja» ni l’ivrogne face à l’abstinent. Ces caricatures s’éloignent fortement d’une véritable éthique – et esthétique – du plaisir. Etre un bon vivant engage aussi une morale: une quête du bien-vivre, une manière d’habiter sa propre existence sans la réduire à la seule performance – ce qui reviendrait à imiter la course à l’optimisation propre à l’obsession sanitaire – ni à la stérile provocation, qui fracture et renforce les bulles idéologiques et culturelles.
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D’Epicure à la tradition humaniste, en passant par le convivium romain, le plaisir s’est construit sur une recherche du goût juste, un sens de la mesure, un éveil des sens, un art du temps et du lien. Montaigne, dans ses Essais, l’a saisi mieux que quiconque: «C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être.»
Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre.
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