Pourquoi la pratique de la philosophie séduit

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écrit par Yann Costa · 14 août 2026 · 0 commentaire

A l’heure des débats polarisés sur les réseaux sociaux, les cafés-philo attirent un public croissant en Suisse romande. Que dit cet engouement de notre époque? En tant que président de l’Association Café-philo, je tire trois hypothèses de mon expérience.

L’Association Café-philo offre des espaces de discussion philosophique dans cinq villes romandes. Ouvertes à tous, ces rencontres s’inspirent du premier concept du genre, né à Paris dans les années 1990. Le principe est simple: une vingtaine de participants, un modérateur, une question choisie collectivement en début de séance et environ une heure et demie de discussion.

Quelques règles viennent structurer les échanges. D’abord, les participants ne prennent la parole que lorsque le modérateur la leur donne, y compris dans le cas où ils sont directement interpelés. L’idée n’est pas de débattre en duel ni de réagir à chaud, mais de construire un raisonnement en collectif. Une écoute attentive et une certaine discipline y sont donc essentielles. Ensuite, la parole est distribuée selon l’ordre des demandes, tout en veillant à un équilibre entre les participants, bien qu’il n’y ait aucune obligation d’intervenir. Enfin, et il s’agit certainement de la règle la plus originale, il est interdit de citer des auteurs.

En cinq ans, ces événements ont réuni plus de 2000 personnes de tous âges et horizons et affichent souvent complet. Par ailleurs, des organisations aussi variées que des banques, des festivals et des prisons font désormais appel à nos services. Si cet engouement peut surprendre à une époque où la philosophie semblait réservée aux bancs de l’université, je crois qu’il répond en réalité à des besoins très actuels. Après des centaines d’heures de modération, j’en vois au moins trois.

Les arguments, rien que les arguments

L’interdiction de citer des auteurs, chère à notre mode opératoire, implique que chaque prise de parole se concentre exclusivement sur la qualité des arguments. Cela va de pair avec le fait que les participants ne se connaissent généralement pas, et ne se présentent pas non plus en début de séance. En d’autres termes, seul compte ce qui est dit, et non qui le dit. Il en résulte une exigence de clarté: comme il n’est pas possible de se réfugier derrière une autorité ou un jargon, l’on n’a d’autre choix que de formuler ses idées dans un langage accessible.

Extrait de l’édition spéciale « 100e Café-philo » du 15 mars dernier à la Maison Rousseau et Littérature, à Genève. Photo: Raphaël Kadishi pour l’Association Café-philo

L’absence de références n’empêche pas pour autant la rigueur. Au contraire, bien que d’inspiration française, l’esprit des cafés-philo romands fait davantage écho à la philosophie analytique – qui met l’accent sur la logique et la cohérence du raisonnement – qu’à la tradition continentale – qui s’appuie davantage sur l’histoire et l’interprétation de textes, ce qui la rend souvent plus obscure et intimidante. Cette spécificité du café-philo, en apparence anodine, détermine en réalité le caractère résolument démocratique de notre approche.

Le débat sans la dispute

La primauté des arguments, associée à une formulation volontairement abstraite et universelle des questions, permet aussi d’éviter un mal qui ronge l’espace public: la dégénérescence des divergences intellectuelles en attaques personnelles. En effet, il est devenu courant qu’un débat cesse de porter sur les idées pour dériver vers les intentions supposées, les appartenances politiques ou les fautes morales de ceux qui les défendent – y compris lorsqu’il s’agit de philosophes disparus depuis bien longtemps. Ainsi, «Sartre était un pédophile», «Rousseau a abandonné ses propres enfants» et «les nazis lisaient Nietzsche». Comme si discréditer une personne suffisait à invalider ses arguments, alors que le contenu de ces derniers peut être vrai, quelles que soient les personnalités qui les défendent.

Extrait de l’édition spéciale « 100e Café-philo » du 15 mars dernier à la Maison Rousseau et Littérature, à Genève. Photo: Raphaël Kadishi pour l’Association Café-philo

En plaçant au centre la recherche de la vérité, les cafés-philo arrachent la tentation des reproches personnels à la racine. Il devient alors plus facile de discuter de thèmes sensibles sans que les échanges ne se transforment en conflits. Ceci est particulièrement salutaire quand on aborde des thèmes politiques. A Lausanne, par exemple, la question «Une nation peut-elle vivre sans autorité?» fut traitée juste après les émeutes qui ont suivi la mort d’un adolescent dans une course-poursuite avec la police dans la capitale vaudoise. Or, bien qu’un lien implicite avec l’actualité soit souvent perceptible, l’approche philosophique conduit rapidement au fond des questions et loin des invectives. J’en veux pour preuve que les discussions sont toujours pacifiées et respectueuses, même lorsqu’on aborde des sujets considérés comme brûlants. 

Le besoin de se rencontrer en personne

La courtoisie qui règne s’explique sans doute aussi par le fait que les gens se parlent les yeux dans les yeux. A une époque où une part croissante des interactions sociales passe par des écrans, les cafés-philo offrent un cadre où l’on prend le temps d’aller au-delà du simple small talk et des considérations pratiques du quotidien, afin de découvrir du sens ensemble.

Bien qu’il ne s’agisse pas de leur objectif initial, ces rencontres répondent à un besoin de connexion plus profonde avec les autres et combattent ainsi un autre mal de notre époque: la solitude. En prenant du recul sur ses expériences et en confrontant ses points de vue, chacun peut sortir un instant du rôle de spectateur – si caractéristique des réseaux sociaux – pour redevenir un acteur.

Finalement, le succès des cafés-philo dit peut-être quelque chose de rassurant sur notre époque: malgré la polarisation, les écrans et la vitesse du quotidien, le désir de penser ensemble n’a pas disparu. Il attend simplement que l’on recrée les lieux où il peut s’épanouir.

Diplômé en économie et président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre.

Vous venez de lire un contenu tiré de notre dossier «la place de la pensée aujourd’hui», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°128).

Aux origines du projet

A peine avais-je obtenu mon baccalauréat au Collège Saint-Michel, dans ma ville natale de Fribourg, que la philosophie me manquait déjà. Après des années à m’interroger sur la liberté, la justice ou le bonheur, je m’apprêtais à entamer des études universitaires en économie, avec peu de chances de recroiser cette discipline de sitôt.

Pour garder un lien avec la philosophie, j’ai commencé à fréquenter le café-philo, un événement organisé un dimanche par mois au mythique Café du Gothard par mon ancien professeur, Jean-Paul Fragnière. Séduit par cette première expérience, je suis rapidement devenu un habitué de ces rencontres fribourgeoises. Timide au départ (je me souviens encore avoir tremblé et bafouillé lors de ma première intervention), j’ai progressivement gagné confiance en mes idées autant qu’en ma capacité à les exprimer. Jusqu’au jour où le modérateur m’a demandé de le remplacer quand il devait s’absenter.

Lorsque «Monsieur Fragnière» prit sa retraite, il me paraissait impensable de laisser disparaître ce rendez-vous mensuel qui m’avait tant apporté durant plusieurs années. J’ai donc repris le flambeau et, avec l’aide d’une équipe qui n’a cessé de grandir, nous avons progressivement modernisé et étendu l’initiative dans plusieurs villes romandes. Y. C.

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