La santé n’est pas notre bien le plus précieux

9 minutes de lecture
écrit par Olivier Massin · 17 mai 2026 · 0 commentaire

Une illusion se cache derrière les injonctions à préserver notre santé: celle qu’elle serait une fin en soi. Cet article défend l’idée qu’elle est un outil décisif, certes, mais subordonné à ce qui donne réellement sens à nos vies.

Le rapport que nous entretenons à notre santé est teinté d’ambivalence. D’un côté, nous la mettons volontiers sur un piédestal: nous affirmons qu’elle est notre bien le plus précieux, répétons que «Quand la santé va, tout va», et souhaitons «surtout la santé!» à nos proches à chaque Nouvel An. Mais cela ne nous empêche pas, d’un autre côté, de nous resservir un verre de vin, de faire du ski, ou simplement de rester au soleil. Nombre de nos actions manifestent que nous ne plaçons pas, en fait, la santé au sommet de notre hiérarchie des valeurs. Comment expliquer cette tension?

Une première réponse est donnée par une thèse qu’on peut appeler «sanitarisme». Selon le sanitarisme, seule la santé a de la valeur en elle-même. Cette thèse n’a jamais été formulée expressément ni défendue – pas même par les hygiénistes des XVIIIe et XIXe siècles, qui promouvaient pourtant des politiques publiques axées sur la santé. Sur le plan théorique, le sanitarisme est un homme de paille. Mais il permet de structurer le débat, et traduit une conviction qui guide tacitement certains de nos comportements.

A lire aussi | Le goût de l’ivresse, un programme de vie

La définition du sanitarisme est modelée sur celle, mieux connue, de l’hédonisme. Pour l’hédoniste, seul le plaisir a une valeur intrinsèque. A la question de savoir pourquoi le chocolat, l’art, la générosité, la connaissance, la santé, la beauté, la nature ou la vie ont de la valeur, l’hédoniste répond: «Parce qu’ils procurent ou contribuent au plaisir.» De la même façon, à la question de savoir pourquoi les médicaments, les légumes, l’art, la connaissance, le plaisir, la nature ou la vie ont de la valeur, le sanitariste répond: parce qu’ils procurent ou contribuent à la santé. La santé, en revanche, est bonne intrinsèquement, et non parce qu’elle conduit à autre chose de valeur.

Le sanitarisme a une réponse très simple à la question de savoir pourquoi notre attitude à l’égard de notre santé est ambivalente: nous sommes simplement irrationnels. Préserver notre santé est l’impératif suprême. Par faiblesse de volonté, par inconséquence pratique, nous violons cette injonction. Plutôt que de nous resservir un verre de vin, nous devrions aller nager.

Il ne fait pas de doute que cela est parfois le cas. Mais n’y a-t-il jamais de bonnes raisons de ne pas faire ce qu’il y a de meilleur pour notre santé? Non, répond implacablement le sanitariste. Voici deux objections à sa thèse.

Deux objections au sanitarisme

La première transpose au sanitarisme l’objection fameuse soulevée par Robert Nozick à l’encontre de l’hédonisme. S’il y avait une machine à plaisir garantissant de maximiser notre plaisir et de limiter nos douleurs jusqu’à la fin de nos jours, accepterions-nous d’y entrer? La plupart hésitent – ce qui révèle que le plaisir n’est pas la seule chose que nous jugeons précieuse en elle-même: nous ne voulons pas simplement avoir l’illusion plaisante d’être courageux, aimés de nos proches ou grands joueurs d’échecs, nous voulons l’être vraiment. Supposons maintenant une machine à santé. Elle nous garantit un seul bien: préserver notre santé au mieux tout au long de notre vie. Choisirions-nous d’y entrer? La réponse est, plus évidemment encore, négative. Nous ne voulons pas seulement être en bonne santé, nous voulons aussi avoir des amis, des enfants, voyager, découvrir, peindre, jouer, rire, boire, débattre, jardiner.

La seconde objection s’appuie sur les réactions que suscitent en nous les personnes qui souscrivent en pratique au sanitarisme. Si le sanitarisme était vrai, nous devrions admirer la sagesse de ceux qui mettent leur santé avant tout. Or, nous disons rarement d’eux « voilà quelqu’un qui sait vivre ». Au contraire, ils nous semblent malades à leur manière.

C’est le cas des personnes atteintes d’orthorexie[1]. Le terme, récemment introduit, désigne un trouble du comportement alimentaire marqué par une obsession pour le caractère sain des aliments, au détriment de toute notion de goût ou de plaisir. Bien que nous n’ayons que peu de recul sur ce phénomène, sa prévalence tend à augmenter[2], notamment chez les sportifs et les nutritionnistes – ce qui suggère que le sanitarisme n’est pas totalement un homme de paille. Si la santé était notre bien le plus précieux, l’orthorexie ne serait pas vue comme un trouble, mais comme un comportement rationnel.

C’est le cas des personnes atteintes d’orthorexie. Le terme, récemment introduit, désigne un trouble du comportement alimentaire marqué par une obsession pour le caractère sain des aliments, au détriment de toute notion de goût ou de plaisir. Bien que nous n’ayons que peu de recul sur ce phénomène, sa prévalence tend à augmenter, notamment chez les sportifs et les nutritionnistes – ce qui suggère que le sanitarisme n’est pas totalement un homme de paille. Si la santé était notre bien le plus précieux, l’orthorexie ne serait pas vue comme un trouble, mais comme un comportement rationnel.

A lire aussi | Genève, capitale de l’hygiénisme

La santé n’est donc pas la seule chose qui a de la valeur par elle-même: le sanitarisme doit être rejeté. Soumettre invariablement le plaisir à la dictature de la santé n’est guère plus raisonnable que de sacrifier systématiquement la santé sur l’autel du plaisir. Notre rapport ambivalent à la santé n’est pas seulement le symptôme d’une irrationalité pratique.

Valeur instrumentale de la santé

Quelles autres options s’offrent à nous? La plus naturelle consiste à dire que la santé n’est qu’une valeur parmi d’autres, et qu’il arrive que d’autres valeurs la dépassent en importance. Le plaisir est l’exemple le plus immédiat, mais il y en a bien d’autres. Un parent qui se porte volontaire pour donner un rein, un athlète qui consent à compromettre sa santé à long terme pour sa carrière, un ouvrier du bâtiment qui accepte de s’exposer à des dangers pour gagner sa vie: autant de personnes qui, en connaissance de cause, et non par faiblesse de volonté, mettent délibérément leur santé en danger pour des raisons qu’elles estiment plus importantes.

Je propose cependant de rejeter cette position modérée également. Selon la position anti-sanitariste que je soutiens, la santé n’est ni la seule chose intrinsèquement bonne, comme l’affirme le sanitarisme, ni l’une des choses intrinsèquement bonnes, comme le maintient la position modérée. La santé n’a aucune valeur par elle-même: elle n’est intrinsèquement ni bonne ni mauvaise. Si nous sommes enclins à penser le contraire, c’est que nous confondons l’affirmation – vraie – que la maladie est mauvaise en elle-même avec l’affirmation – fausse – que son absence l’est.

L’argument est le suivant:

P1. La maladie est intrinsèquement mauvaise.
P2. La santé est l’absence de maladie.
P3. L’absence de ce qui est intrinsèquement mauvais n’est pas intrinsèquement bon.
C. La santé n’est pas intrinsèquement bonne.

La première prémisse est largement admise. La deuxième prémisse correspond à la définition à la fois ordinaire et biomédicale de la santé, défendue notamment par Christopher Boorse dans son article séminal de 1977, «Health as a Theoretical Concept ». Elle est contestée par l’Organisation mondiale de la santé, selon laquelle «la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité». Mais une telle définition, comme l’ont souligné de nombreux critiques, est bien trop large: le bonheur n’est pas un succès médical, le chômage et les chagrins d’amour ne sont pas des maladies. Les autres définitions positives de la santé souffrent du même défaut: elles étendent le concept bien au-delà de son sens initial et scientifique.

A lire aussi | Rivella face à une Suisse devenue «société de la caféine»

La troisième prémisse peut sembler plus fragile. On pourrait objecter: la paix est une absence de guerre, pourtant la paix est intrinsèquement bonne! N’est-il pas évident qu’un monde pacifié serait un monde bien meilleur? La réponse à cette objection consiste à admettre qu’un tel monde serait sans aucun doute meilleur que celui que nous connaissons, mais qu’une chose peut être meilleure qu’une autre sans pour autant être bonne. L’idée centrale est qu’un monde sans aucun mal pourrait encore ne contenir aucun bien. Un monde sans douleur pourrait être dépourvu de plaisir, un monde sans laideur dépourvu de beauté. Débarrassez le monde de la guerre, de la maladie, de la famine, et vous l’aurez sans nul doute immensément amélioré, mais vous n’y aurez encore rien introduit de positif.

Si cet argument est correct et que la santé n’a pas de valeur en elle-même, comment expliquer notre attitude ambivalente à son égard? Le sanitariste affirmait que négliger sa santé au profit d’autres buts est toujours irrationnel. Faut-il lui répondre, en embrassant l’extrême inverse, que nous ne devrions jamais préserver notre santé au détriment d’autres biens?

A lire aussi | Comment concilier libéralisme et éducation

Ce serait absurde. Mais on peut reconnaître l’importance de préserver la santé sans pour autant lui attribuer de valeur intrinsèque. Si la santé n’est pas bonne en elle-même, elle a néanmoins une valeur instrumentale cruciale: elle conditionne la réussite de tous nos projets. Il est faux que, quand la santé va, tout va – mais il est vrai que, quand la santé ne va pas, rien ne va. Elle est un moyen indispensable pour faire ce qui compte pour nous.

La valeur de la santé est, à cet égard, comparable à celle de la liberté. Dans la tradition libérale, la liberté est comprise de façon négative, comme absence de contrainte. La contrainte est intrinsèquement mauvaise, d’où l’on conclut parfois que la liberté est intrinsèquement bonne. Mais, si mon argument est correct, la liberté n’a pas plus de valeur intrinsèque que la santé. Celui qui se contente de sa liberté commet la même méprise que celui qui s’enivre de sa santé. Ne pas mesurer sa chance d’être libre et en bonne santé est assurément une erreur désolante. Mais s’y vautrer, repu et somnolent, comme si l’on avait atteint là un but ultime, n’est pas éviter cette erreur, mais s’y enferrer.

Liberté et santé sont des moyens, des chances précieuses de poursuivre ce qui nous importe. Les valoriser comme des fins en soi, c’est tomber dans le travers de Picsou, qui aime l’argent pour lui-même. Santé, liberté, richesse sont d’une valeur inestimable parce qu’elles nous permettent de faire ce qui vaut vraiment: que ce soit aimer, comprendre, créer, contempler, danser, et mille autres choses encore.

A lire aussi | Comment comprendre le concept d’utopie libérale

Il y a une seconde erreur dans la valorisation intrinsèque de la santé: en attribuant à la santé une valeur positive alors qu’elle n’est qu’une absence de maladie, on agit un peu comme le voyageur qui choisit une destination parce qu’elle est sûre et propre. Objectif sans défaut, mais sans attrait.

C’est pourquoi Nietzsche voyait dans la «petite santé» un idéal ascétique. Plutôt que de viser le bien, le sanitarisme relève de ces ascèses qui ne visent que l’absence de mal: non le plaisir, mais l’absence de souffrance; non la beauté, mais l’absence de laideur; non la vigueur, mais l’absence de maladie. Le néant devient l’horizon de nos aspirations. Attribuer à la santé une valeur intrinsèque, c’est donc se tromper deux fois: prendre un moyen pour une fin, et ne rien vouloir de mieux que l’absence de mal. La santé est un but bien terne, mais elle est le plus précieux des outils.

Olivier Massin est professeur de philosophie à l’Université de Neuchâtel.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «Le plaisir face à la santé», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°126).

[1] Voir notamment Nelly Goutaudier et Amélie Rousseau, « L’orthorexie : une nouvelle forme de trouble des conduites alimentaires ? », La Presse Médicale, vol. 48, N° 10, octobre 2019, p. 1065-1071.

[2] Voir notamment « Overall proportion of orthorexia nervosa symptoms : A systematic review and meta-analysis including 30’476 individuals from 18 countries » (article collectif), Journal of Global Health, édition de novembre 2023.

Olivier Massin
Olivier Massin

Olivier Massin est professeur de philosophie à l’Université de Neuchâtel.

Laisser un commentaire