Politique Analyse

Le libéralisme peut-il vivre sans alliances? 

8 minutes de lecture
écrit par Olivier Meuwly · 10 avril 2026 · 0 commentaire

Le libéralisme a eu l’occasion de gouverner seul entre 1830 et 1835. Sa méfiance envers l’Etat l’a empêché de poursuivre l’expérience. Depuis lors, pour garder son influence, il a dû s’allier. Mais avec qui? 

Le libéralisme est le fruit d’une longue histoire qui commence, pour la question qui nous occupe, au XVIIIe siècle. En postulant l’autonomie de l’individu contre une quelconque forme d’autorité censée détenir un magistère sur sa liberté, les Lumières dressent les contours d’une société soustraite à toute contrainte exogène pour ne l’envisager que dans sa capacité à s’organiser elle-même. Avec Voltaire, d’Alembert, Diderot et Rousseau naît un homme nouveau, libre dans la réalisation de ses aspirations et de ses croyances, et égal aux autres. Maître de son destin, il est entraîné dans le vaste mouvement du progrès, dont il est à la fois un acteur et un objet. Il peut, et doit, se perfectionner, car son statut n’est pas condamné à demeurer immobile. L’ascension sociale lui est ouverte.

L’avènement libéral

Cet homme nouveau, gonflé de sa liberté enfin reconnue, est propulsé sur le devant de la scène grâce à la Révolution française. Sa liberté, théorisée par les philosophes, devient réalité. Le déroulement de ce moment matriciel de notre modernité ne s’opère cependant pas comme prévu. Les promesses brandies en 1789 accouchent de régimes qui réinterprètent la liberté annoncée dans le chaos générateur, finalement, d’une dictature impitoyable et d’un empire qui s’invente en rédempteur des principes de la Révolution. Les monarchies balayées dans la furia révolutionnaire croient ensuite recouvrer leur légitimité au Congrès de Vienne, mais sous-estiment la popularité des idées que la Révolution a fait surgir.

La Restauration est globalement un échec. L’héritage révolutionnaire ne s’est de loin pas dispersé. Mais une question subsiste, angoissante: est-il possible de le préserver de toute dérive sanguinaire? La réponse la plus aboutie sortira des penseurs du libéralisme émergeant, Jean-Baptiste Say et Benjamin Constant en tête. La souveraineté du peuple est fondamentale, mais ne peut advenir qu’insérée dans un réseau d’institutions la protégeant de tout retour à une autorité périlleuse. La démocratie qui la consacre doit être représentative et la Constitution à laquelle elle s’adosse doit avant tout, outre la séparation des pouvoirs, garantir le respect de la liberté individuelle, incluant les libertés économique et religieuse, ainsi que de l’égalité devant la loi.

A lire aussi | La démocratie et ses ennemis

Les idées libérales prospèrent et alimentent maints mouvements en délicatesse avec les pouvoirs en place. En France, la la révolution de Juillet en 1830, permet à ces derniers d’accéder au pouvoir et ils se rallient sans hésiter à une monarchie, du moment qu’elle inscrit la défense des libertés au sommet de ses ambitions. S’il échoue en Allemagne et en Italie, sous les coups de boutoir des princes locaux, le mouvement libéral connaît un essor considérable en Suisse. Le canton du Tessin se donne le premier une constitution de type libéral en mai 1830 déjà, mais les événements parisiens créent une onde de choc qui parcourt tous les cantons du Plateau suisse: ce sera la Régénération. Ceux-ci adoptent de nouvelles institutions en 1831, intégrant plus ou moins vite le suffrage universel et, parfois, des mécanismes de type référendaire.

Le libéralisme et la question gouvernementale

Le libéralisme vit dans les cantons régénérés ses heures de gloire gouvernementales, alors que le roi des Français Louis-Philippe oublie rapidement ses velléités libérales initiales. La pensée libérale entre en action, réforme l’instruction publique, que l’Etat, dont la nécessité, dans ce domaine, est admise, doit prendre en charge, tout en organisant des infrastructures performantes, comme les routes, au service d’une économie libérée de toute entrave. Mais ce libéralisme capable de gouverner connaît une existence éphémère. Dès 1835, les libéraux s’interrogent, entre le sentiment du devoir accompli et leurs hésitations à s’engager dans un politique possiblement à même de renforcer cet Etat dont ils se méfient. Surtout, ils sont désormais débordés sur leur gauche par le mouvement radical, qui met en lumière leurs contradictions.

Franchement anticléricaux, les radicaux ne reculent pas devant un Etat plus actif en matière économique, et exigent une démocratie plus respectueuse de la souveraineté populaire, ainsi qu’une réforme complète des institutions fédérales, plus centralisées, plus aptes à défendre les intérêts de la Confédération sur la scène internationale. Tétanisés, les libéraux finiront par se fondre, dans leur majorité, dans le mouvement radical. Ce processus aboutira, en 1894, à la création du Parti radical-démocratique, après l’expulsion de son aile la plus à gauche, bientôt intégrée dans le socialisme naissant. Quant à celle plus à droite, formée des libéraux devenus de plus en plus conservateurs et restés hostiles au radicalisme, elle fondera plus tard le Parti libéral suisse.

Cette évolution est symptomatique du dilemme qui afflige un libéralisme confronté aux contraintes qu’implique la conduite des affaires, dans un contexte où l’Etat est nanti de compétences croissantes, notamment pour répondre aux mutations du capitalisme.

La nécessité des alliances

Et pour cause, une fois la séquence 1830-1835 fermée, le libéralisme ne s’est plus montré en mesure de gouverner, de travailler avec un Etat craint pour son inclination à s’immiscer dans la sphère privée. Pour conserver une influence dans le jeu politique, il doit s’allier avec une force moins réticente à s’emparer de la complexité étatique. Et là, deux options s’ouvrent à lui. Ou bien il s’allie avec des républicains, ce qu’il fera partiellement en France, puisque le républicanisme de «droite» ne sortira jamais de son assujettissement à la primauté de l’Etat, et avec succès en Suisse, avec sa fusion avec les radicaux, intrinsèquement «libéraux étatiques». L’autre voie qui s’ouvre à lui est une alliance avec les mouvements conservateurs protestants, leurs espoirs de trouver un territoire commun avec leurs homologues catholiques ayant, en Suisse, trébuché sur des perceptions respectives de la liberté individuelle foncièrement divergentes.

Le ralliement conservateur d’une partie des libéraux ne s’est d’ailleurs pas traduit par un échec. En Suisse, les «libéraux-conservateurs», restés puissants en Suisse romande et un temps dans les principales villes alémaniques, très ancrés dans leur foi protestante, ont longtemps fonctionné comme des vigies de la liberté, dans une relation à la fois complice et teintée de défiance avec les radicaux. En Angleterre, l’éclatement des whigs a conduit la majorité d’entre eux vers les tories, subordonnant ces derniers à une lecture libérale de l’économie. Les autres se sont dirigés vers les travaillistes ou vers un mouvement social-libéral aux frontières floues.

En Allemagne, cependant, l’éveil libéral dans le sillage du Printemps des peuples de 1848 s’est rapidement effondré dans une admiration sans borne pour Bismarck, attaché à bâtir une Allemagne unifiée, le grand rêve des libéraux allemands.

Et aujourd’hui?

Ces débats ne sont pas que de l’histoire, tandis que la position encore forte du Parti libéral-radical (PLR), héritier du radicalisme et du libéralisme à la mode helvétique, ne cesse d’être remise en question.

C’est que le libéralisme suisse, déjà préoccupé à «gérer» le néolibéralisme naissant à partir de 1980, se définissant par la défense d’une mondialisation des échanges, a connu une cassure fatale dans les années 1990, en se fractionnant sur la question du rapprochement de la Suisse avec l’Europe. Les radicaux y étaient plutôt favorables, les libéraux romands ne cachaient pas leur enthousiasme. Mais ni les uns ni les autres ne surent combiner leurs convictions avec une défense de l’idée nationale en train de réémerger après une phase d’hibernation.

Cette tâche revint à l’ancien Parti agrarien, fondé durant la Première Guerre mondiale et devenu l’UDC en 1973. Mariant le libéralisme de Hayek à l’histoire mythique de la Suisse, l’UDC a renouvelé le vieux fond libéral-conservateur suisse, mais en l’assortissant de références «populistes», qui ne tardèrent pas à ternir son image aux yeux des «libéraux-radicaux» classiques.

A lire aussi | Partis politiques suisses: une continuité dans la diversité

Réunis désormais au sein du PLR, créé en 2009 pour tenter de stopper l’hémorragie de leurs collègues les plus conservateurs vers l’UDC, les libéraux au sens large se sont vus dans l’obligation de reprendre la vieille question des alliances susceptible de leur convenir le moins mal dans la mesure où les radicaux ont perdu depuis longtemps leur fonction de pilier de l’Etat fédéral… et donc sa faculté à gouverner, sinon seul, du moins en position de force. Dans les années 1990, il fut un temps question d’une fusion entre les radicaux et le parti démocrate-chrétien (PDC). L’obstacle confessionnel, bien qu’affaibli au fur et à mesure que la société se sécularisait, fut rédhibitoire. Et la transformation du PDC en «Centre», désormais entièrement déconfessionnalisé par sa fusion avec une dissidence éphémère de l’UDC, n’est guère plus ingambe que le PLR et n’offre guère de solution, au-delà des alliances tactiques.

Le vrai allié du PLR demeure l’UDC, premier parti de Suisse, avec laquelle les libéraux des années 90 envisageaient de fusionner, sur la base de leur tradition libérale-conservatrice commune… Cette alliance reforme d’une certaine façon le conglomérat radical-libéral-conservateur qui a longtemps piloté la Suisse. Les penchants «populistes» de l’UDC devraient-il dresser une barrière infranchissable à un travail en commun entre les deux formations, qui a démontré plus d’une fois détenir une vraie «force de frappe»? Non, à condition que ladite alliance soit bien ajustée, qu’elle se fonde sur une vraie stratégie, comme le font les partis de gauche, peu réfractaires à l’union par-delà leurs différences pourtant fondamentales.

A lire aussi | Fédéralisme et capitalisme: histoire d’un malentendu

En Suisse, ce pari est possible. Nous serons en revanche un peu plus réservés en ce qui concerne l’étranger. D’une part, parce que le libéralisme y possède rarement une «surface» gouvernementale semblable à celle que lui a offert le radicalisme helvétique. D’autre part, parce que les formations dites populistes atterrissent souvent bien au-delà du libéralisme conservateur que l’on retrouve dans la doctrine de l’UDC.

Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «Quelles alliances pour les libéraux?», publié dans notre édition papier (LE REGARD LIBRE N°125).
libéralisme alliances

Olivier Meuwly
La Régénération. Le libéralisme suisse à l’épreuve du pouvoir (1830-1847) 
Mai 2022
Presses Polytechniques et Universitaires Romandes, coll. «Savoir suisse» 

160 pages

Olivier Meuwly
Olivier Meuwly

Juriste et historien, spécialiste du XIXe siècle helvétique et des partis politiques suisses, Olivier Meuwly contribue au Regard Libre en qualité d'invité de la rédaction.

Laisser un commentaire