Qu’est-ce que le Brexit a déjà changé en Europe?

Le Regard Libre N° 60 – Clément Guntern

Alors même que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne n’avait pas encore eu lieu, et que les négociations sur la future relation entre les deux partenaires sont en cours, le Brexit a d’ores et déjà passablement modifié l’Europe tout entière. Petit tour d’horizon.

On en avait tellement parlé depuis 2016 qu’il faisait presque partie des meubles, mais voilà qu’il est enfin devenu réalité: le Brexit a été acté. Dans l’indifférence générale, pourrait-on dire. Car Britanniques comme Européens ne l’espéraient plus ou désiraient qu’il advienne dans les plus brefs délais. Quatre ans de disputes, de négociations complexes et d’interminables débats à Westminster qui, à coup sûr, ont laissé des traces dans l’Europe entière. Tous les événements et les non-événements, les différentes étapes et les rebondissements de ces quatre ans entre le vote et le Brexit seraient évidemment trop longs à récapituler ici. En revanche, il conviendrait de faire un pas de côté et de se demander: en quoi le Brexit a-t-il déjà changé l’Europe?

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Nous savons d’ores et déjà que la période qui s’annonce, à savoir celle de la négociation de la relation future, sera encore plus incertaine et plus tendue que la précédente. Celle-ci ne devait que permettre un départ ordonné du Royaume-Uni. Le premier aspect, et le plus évident, est que l’Union européenne se retrouve diminuée territorialement et démographiquement, de 512 à 446 millions environ. Ces pertes sont significatives au niveau mondial et diminuent la force que représente l’UE. Ce sont autant de consommateurs qu’elle perd, alors que sa capacité à peser dans le monde se base en grande partie sur eux: ces centaines de millions de consommateurs, par ce qu’ils achètent, sont à la base du pouvoir normatif de l’UE. De plus, en coupant en deux les îles britanniques, le Brexit isole davantage l’Irlande du reste de ses partenaires continentaux. On peut également penser que le Brexit a rendu l’Union un peu moins globale, en perdant toutes les connexions historiques du Royaume-Uni.

Une multitude d’Europes possibles

A partir du moment du vote, et plus encore depuis sa sortie effective, le Brexit a déjà changé politiquement le continent qu’est l’Europe. Jusqu’alors, l’histoire de l’UE n’avait connu qu’un seul sens. Malgré des périodes de stagnation du projet européen, celui-ci n’avait jamais fait l’expérience d’un rétrécissement. A partir des Etats fondateurs, la Communauté économique européenne, puis l’Union Européenne, a recueilli plusieurs vagues de nouveaux membres, étendant ses frontières du Portugal aux pays baltes. Le mot d’ordre, inscrit dans les traités européens, «progresser vers une union toujours plus étroite entre les peuples», a certainement connu un coup d’arrêt. Pour la première fois, l’Union recule et il va falloir vivre avec cette possibilité. Maintenant qu’un exemple de sortie ordonnée, mais complexe, a été donné, l’impossibilité d’une sortie a été invalidée.

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Le Brexit a donc rappelé aux populations des Etats membres que l’Europe n’est pas l’UE, chose pourtant déjà bien connue en Suisse. L’Europe ne se limite pas à Bruxelles et une multitude d’autres voies sont envisageables pour un pays, même si elles ne sont peut-être pas plus enviables que l’intégration à l’Union. Au moins, le Brexit a rappelé que l’UE n’est pas une fatalité et que le projet européen n’est pas linéaire; contrairement au discours de certains politiciens estimant que l’Union est la seule possibilité. Le bémol sur cet enseignement du Brexit est à mettre sur le fait que ce n’est pas n’importe quel pays qui a choisi sa sortie. Est-ce qu’un pays comme l’Autriche ou la Belgique pourrait réussir un tel divorce? C’est peu probable.

Un essor de l’idée indépendantiste

Mais le Brexit n’a pas seulement changé l’Union Européenne sur le plan politique. Il a troublé la politique britannique avant toutes choses. Cependant, la question des différentes nations qui composent le Royaume-Uni concerne toujours Bruxelles. Le Brexit a ravivé le débat indépendantiste en Irlande du Nord et surtout en Ecosse. C’est une nouvelle donne pour le gouvernement à Londres, qui va devoir composer avec les demandes qui se font de plus en plus pressantes depuis Edimbourg: est-ce que, au final, l’UE ne retrouvera pas bientôt un vingt-huitième membre? Le Brexit, en tout cas, a modifié les équilibres au sein même du pays entre les différentes composantes de la nation.

De plus, durant ces quatre années, le vénérable parlement de Westminster a été mis à rude épreuve. Les votes se sont enchaînés sans trouver d’issues positives. L’agitation – voire le chaos – au bord de la Tamise nous a poussés à jeter un regard nouveau sur les institutions britanniques. La question de son adéquation avec notre époque a été posée, au vu notamment de l’absence d’une constitution formelle.

De partenaire à rival, la question stratégique

L’élément que le Brexit a le plus changé depuis quatre ans est peut-être le moins visible à court terme. Puisque le Royaume-Uni est devenu un Etat tiers, ses intérêts stratégiques vont pouvoir différer encore plus fortement. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a créé un concurrent, si ce n’est un rival, aux portes de l’UE. C’est une situation pour ainsi dire neuve en Europe. En effet, le Royaume-Uni, ce n’est pas la Russie ou la Turquie économiquement, ce n’est pas non plus la Suisse, la Norvège ou l’Islande démographiquement. De ce simple fait, le Brexit a modifié la situation stratégique en Europe.

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Le Royaume-Uni, d’après les discours de son Premier ministre Boris Johnson, compte jouer la carte de la concurrence avec l’UE. Maintenant que son pays n’est plus soumis aux règles de rigueur budgétaire, Johnson a prévu de lancer, au moyen d’emprunts, de très importants investissements (santé, infrastructures, économie) et de faire exploser le budget. Et si sa stratégie fonctionnait? Et si l’économie britannique, malgré les prévisions des économistes, ne reculait pas, mais croissait après le Brexit? Cela ferait du Royaume-Uni un rival dérangeant pour l’UE.

La question se pose déjà à Bruxelles de la cohabitation avec un rival stratégique à ses portes: que faire si la politique de Johnson réussissait à court ou moyen terme? Peut-être faudrait-il revoir certains principes fondamentaux… En tout cas, le Brexit pose aussi la question de la stratégie à l’échelle mondiale: faudra-t-il être inflexible avec son voisin proche tandis que des superpuissances comme la Chine et les Etats-Unis menacent déjà stratégiquement l’UE?

Alors même que le Brexit, au sens large, en incluant les négociations actuelles, n’est pas encore terminé, il a déjà produit une multitude d’effets sur l’Europe: le continent s’est retrouvé un peu plus morcelé politiquement et l’Union européenne, amputée d’un membre important, se trouve, au final, peut-être plus unie qu’auparavant.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

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