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Tribune

Robert Nef: «La neutralité armée est une offrande de paix»

par Robert Nef
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Robert Nef © robert-nef.ch

En Suisse, on a de plus en plus tendance à relativiser la neutralité par des adjectifs flous et par un rapprochement de cette notion avec des alliances de défense. Cela témoigne d’une inconstance et d’un manque de conscience historique.


L’article original est paru en allemand dans Schweizer Monat.


Peut-on être à la fois pour la liberté et pour la neutralité? La réponse est oui. La neutralité est une option judicieuse, tant sur le plan économique que sur celui de la politique de sécurité, pour les personnes et les Etats ouverts au monde. Celui qui propose quelque chose sur le marché libre n’attend pas de concordance idéologique, politique ou religieuse et renonce sciemment à des discriminations qui n’ont rien à voir avec l’idée de transaction. La neutralité n’est ni égoïste ni lâche, elle a, en plus de sa composante économique, une composante stratégique qui favorise la paix mondiale et aide à éviter l’escalade des conflits.

Il existe malheureusement en Suisse – surtout dans le monde politique – une erreur largement répandue, selon laquelle la neutralité appartiendrait «au passé», qu’elle ne serait qu’une préoccupation nostalgique de patriotes national-conservateurs. Certes, rares sont ceux qui demandent expressément son abolition, mais de la relativisation par des adjectifs à l’abolition de fait, il n’y a qu’un pas.

Le danger de l’adhésion à des alliances

L’adhésion à une alliance de défense peut certes avoir un effet dissuasif sur les agresseurs potentiels, mais au niveau mondial, elle confère un surcroît de puissance à la puissance dominante de l’alliance en question. Cela peut provoquer des attaques de la part d’autres alliances ayant des objectifs de politique de puissance différents. Certes, des ennemis communs font des amis, mais des amis communs peuvent aussi faire des ennemis.

Un pays indépendant ne devrait pas se laisser défendre au détriment des autres, bien que cela allège considérablement le budget. Ce qu’un pays économise au détriment de ses alliés, il le paie en termes de dépendance. Certes, l’autodéfense ne garantit pas non plus une sécurité totale, mais celle-ci ne peut pas non plus être obtenue dans le cadre d’alliances. Dans chaque alliance, il existe une puissance dominante qui fixe ses propres priorités en cas de crise ou de guerre.

L’attrait d’une interconnexion globale combinée au non-alignement ou à la neutralité en droit international a eu tendance à augmenter au cours des dernières années et décennies – surtout pour les petits et moyens Etats. Cette attitude fondamentale n’est toutefois crédible que si elle est associée à la volonté de se défendre militairement en cas d’attaque. Sinon, elle devient effectivement un «buisson derrière lequel se cachent les peureux», comme l’a récemment formulé l’écrivain suisse Lukas Bärfuss. En tant que neutre, on ne doit pas offrir à un agresseur potentiel le «cas idéal» d’un pays intact avec une infrastructure qui fonctionne pour une conquête sans combat.

L’illusion de la paix éternelle

Après l’effondrement de l’Union soviétique, de nombreux politiciens, diplomates et militaires en Europe et en Suisse ont eu tendance à adopter une vision du monde sans histoire, voire à refouler l’histoire. Pour eux, il existait une tendance irréversible vers une «paix éternelle» en Europe et vers une progression linéaire d’un processus d’intégration. D’autres scénarios n’étaient même plus envisagés. La guerre en Ukraine a révélé de manière effrayante que cette idée n’était qu’une illusion.

Les périodes de paix relative ont toujours été interrompues par des explosions de violence irrationnelles et inattendues et, compte tenu de la frénésie de changement et d’adaptation qui règne, il convient d’en tenir compte dans les réflexions à long terme de notre pays en matière de politique étrangère et de sécurité. En ce qui concerne l’horizon temporel, les simples hommes du Grütli ont été plus courageux et plus prévoyants lorsqu’ils ont conclu leur alliance «pour toujours». Et les diplomates qui ont stipulé la «neutralité perpétuelle» au Congrès de Vienne en 1815 étaient eux aussi conscients que la situation stratégique mondiale peut changer à ce point en l’espace d’une seule génération qu’il est sage de ne pas livrer les fondements de la politique étrangère et de sécurité aux appréciations fluctuantes de la situation et aux images de l’ennemi de la politique quotidienne.

La neutralité est tout sauf obsolète dans le monde entier. Il est dans l’intérêt du neutre permanent de débarrasser sa maxime (et aussi sa non-appartenance à des organisations internationales comme l’UE et l’OTAN) de l’odeur d’égoïsme cru au détriment de la soi-disant communauté internationale et d’attirer l’attention des autres sur le fait que les neutres pourraient aussi leur être utiles. L’efficacité de la maxime de neutralité dépend de sa crédibilité, et l’on ne peut attendre de crédibilité «de l’extérieur» que si l’on se montre fiable et cohérent et si l’on communique sa requête avec de bons arguments.

Il existe deux adjectifs qui ne relativisent pas le principe, mais l’accentuent: «armé» et «perpétuel». Ils soulignent sa fonction et montrent à l’extérieur que la neutralité en général n’est pas «d’hier», mais qu’elle est globalement porteuse d’avenir et de paix, et pas seulement pour la Suisse. Celui qui renonce de manière crédible à la capacité d’attaque, mais qui assure en même temps la défense de son propre territoire avec ses propres moyens (et des décisions réservées, mais libres, de coopération), apporte une contribution plus porteuse d’avenir à la paix mondiale que celui qui s’associe (et se soumet en même temps) à une puissance mondiale luttant contre d’autres puissances mondiales naissantes.

Neutralité et politique étrangère

Après la Seconde Guerre mondiale, le principe de neutralité a été complété par le principe de solidarité. Là encore, la question se pose: peut-on être à la fois neutre et solidaire? Et là aussi, la réponse est oui, s’il s’agit d’une solidarité avec les victimes, qui sont toujours présentes des deux côtés dans les guerres. C’est aussi l’idée de base de la Croix-Rouge internationale, qui se met au service des victimes de tous les belligérants sans prendre parti.

Le souci de placer la neutralité dans un contexte plus large avec d’autres objectifs de politique étrangère fait l’objet de rapports du Conseil fédéral sur la politique étrangère et de sécurité. La formule à deux volets «neutralité et solidarité» a été complétée par deux autres objectifs qui soulignent tous deux l’importance centrale de la neutralité: disponibilité et universalité. La disponibilité est synonyme d’offre permanente de services de médiation, l’universalité d’une ouverture fondamentalement globale.

Des maximes fiables plutôt qu’une relativisation

Les quatre maximes ont été élaborées dès les années cinquante par une commission à laquelle participait le spécialiste suisse de droit international Rudolf L. Bindschedler. Aujourd’hui, le débat de politique étrangère ne porte plus que sur le champ de tension entre neutralité et solidarité. Le quadrilatère d’objectifs élaboré progressivement reste toutefois pertinent et de plus en plus d’actualité. Et il peut donner une impression de fiabilité en période d’incertitude à l’intérieur comme à l’extérieur.

Les trois maximes complémentaires que sont la solidarité, la disponibilité et l’universalité ne relativisent pas la neutralité, elles décrivent des fonctions que la neutralité, contrairement à toutes les mauvaises langues, peut remplir et remplit si on la gère correctement. Ce n’est pas «bien que nous soyons neutres», mais «parce que nous sommes neutres» que nous pouvons viser les trois autres objectifs. La neutralité ne constitue pas un pôle opposé, mais une condition préalable à la solidarité humanitaire (et non politique!).

La neutralité est également une condition préalable à la disponibilité pour les services de médiation et à l’universalité dans le sens d’une ouverture mondiale et d’un libre-échange global. L’importance du principe d’universalité augmente. Il est certes compatible avec l’adhésion à l’ONU, mais pas avec une association avec l’UE.

L’initiative populaire «Sauvegarder la neutralité suisse» (initiative sur la neutralité), lancée en novembre et visant à ancrer dans la Constitution une neutralité perpétuelle et armée, permet un débat de fond sur la neutralité et son rapport avec les autres maximes. Elle se limite aux deux adjectifs mentionnés et tente de mettre fin à tout affaiblissement et à toute relativisation, ainsi qu’à un abandon progressif au niveau constitutionnel. Elle ne peut toutefois influencer le rapport de tension entre le droit international et le droit national. Il est peu probable qu’une opposition organisée s’engage en faveur d’un abandon de la neutralité. Il n’est toutefois pas exclu que des partis politiques tentent de pousser les initiants dans un coin national-conservateur tout en relativisant le principe de neutralité par des adjectifs flous. Un rejet serait probablement perçu dans le monde entier comme un adieu de la Suisse à la neutralité. Car la «neutralité» est avant tout ce qui est perçu comme tel par des tiers, et non ce que l’on déclare soi-même.

Le Regard Libre traduit au gré des numéros des articles du média Schweizer Monat, un autre mensuel suisse d’idées, d’où notre partenariat. Les articles originaux sont disponibles sur schweizermonat.chRobert Nef est journaliste indépendant et auteur, membre de la Société du Mont-Pèlerin et de la Société Friedrich August von Hayek.

Vous venez de lire une tribune tirée de notre dossier NEUTRALITE, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°96).

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