Le linguiste afro-américain John McWhorter voit dans l’antiracisme contemporain une trahison de l’idéal universaliste de Martin Luther King et une idéologie qui désigne les Blancs comme oppresseurs et réduit les Noirs à des êtres incapables.
Qu’il semble loin, le discours «I have a dream» de Martin Luther King: Je rêve qu’un jour sur les collines rouges de Géorgie les fils des anciens esclaves et ceux des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité (…). Je rêve qu’un jour mes quatre enfants vivront dans un pays où ils ne seront pas jugés selon la couleur de leur peau, mais selon la valeur de leur caractère.» C’est à l’aune de cet idéal universaliste que John McWhorter analyse l’antiracisme contemporain. A ses yeux, ce dernier a renié l’héritage de King pour lui substituer une nouvelle idéologie raciale, trahissant l’esprit émancipateur qui animait jadis la lutte pour l’égalité.
Dans ce contexte, McWhorter publie en 2021 Woke Racism, un essai brillant, très documenté et résolument à charge. En préambule, le linguiste afro-américain déclare: «J’ai écrit ce livre avec mes tripes, poussé par le fait que des personnes blanches qui se croient nos sauveurs font du peuple noir les êtres humains les plus stupides, les plus faibles et les plus auto-complaisants de l’histoire de notre espèce, et enseignent au peuple noir de se réjouir de ce statut.» Sa critique vise tout particulièrement la sociologue américaine Robin DiAngelo, auteure de La Fragilité blanche (2018), qu’il considère comme l’incarnation même des dérives de l’antiracisme contemporain. McWhorter n’épargne ni le fond ni la forme de son ouvrage, le qualifiant de «désastre intellectuel, tout juste bon à caler une étagère».
Selon McWhorter, cette idéologie, en s’acharnant sur des oppressions largement phantasmées, finit par en produire de bien réelles. Voici six thèses qui résument sa critique.
1. Depuis 2010, un antiracisme de troisième vague[1] s’est imposé aux Etats-Unis. Dépourvu de fondement empirique et de nuance, il promeut l’idée d’un racisme systémique[2], censé être invisible et enraciné partout: dans les institutions, les mentalités et les normes sociales. Cette vision manichéenne, qui emprunte au complotisme, divise le monde en deux camps opposés: les oppresseurs, nécessairement blancs, et les opprimés, essentiellement noirs – tandis que d’autres minorités, comme les Juifs ou les Asiatiques, sont souvent reléguées au rang de complices du pouvoir blanc.
2. Cet antiracisme radical fonctionne comme une nouvelle religion puritaine et exclusive. Il en reproduit les codes: des figures intouchables, telles que Robin DiAngelo, Ibram X. Kendi ou Ta-Nehisi Coates sont érigées en prophètes. Leurs écrits font office de textes sacrés, et toute critique à leur égard est un blasphème. Dans ce cadre, tout doute devient suspect et poser certaines questions, pourtant légitimes, mène à l’excommunication. Ainsi, questionner la focalisation exclusive sur les violences policières contre les Noirs – alors que les violences intracommunautaires, pourtant plus fréquentes et dévastatrices, restent taboues – revient à signer sa mort sociale. De même, affirmer que les Noirs ne sont pas fragiles ni dépendants d’aides extérieures devient suspect, y compris dans la bouche d’une personne noire. Nombreux sont ceux qui préfèrent se taire ou tenir un double discours, de peur d’être lynchés socialement. Ce climat empoisonne tout débat public, rendant impossible un échange respectueux et rigoureux.
3. Cette idéologie puritaine réintroduit la notion de péché originel, désormais inscrit dans la biologie: être blanc devient une tare héréditaire, une culpabilité indélébile dont nul ne peut se racheter: «Les anti-racistes brandissent la notion de péché originel en tant qu’attribut de l’homme blanc, dont il doit se repentir éternellement, sans espoir de rédemption», écrit McWhorter. De son côté, DiAngelo va jusqu’à affirmer que «les Blancs doivent se souvenir 24h sur 24 et 7 jours sur 7 qu’ils sont des oppresseurs (…) Seuls les Blancs sont racistes». Le rêve de Martin Luther King semble alors définitivement enterré: l’individu n’est plus jugé sur ses actes, mais condamné d’avance pour ce qu’il est.
4. Cette idéologie contient une série de contradictions. Ainsi, on impose des quotas pour favoriser l’accès des Noirs à l’université, tout en jugeant raciste quiconque suggère qu’ils en ont profité. De même, les Blancs sont sommés de se taire, puis blâmés pour leur silence: «damned if you do, damned if you don’t». L’objectif n’est pas de trouver des solutions concrètes pour les communautés afro-américaines, mais de faire régner un ordre moral punitif, à la manière d’un tribunal inquisitorial.
5. Cette forme de secte obéit à une vision apocalyptique du monde: nous serions proches de la fin des temps. Aucun progrès des droits civiques n’est reconnu, aucune amélioration des conditions socio-économiques n’est saluée. Le seul horizon qui subsiste est celui d’une utopie constamment repoussée. Sous cet angle, le racisme contemporain serait d’autant plus pernicieux qu’il est invisible, agissant à l’insu même de ceux qui le perpétuent – ou le subissent.
6. Cet antiracisme de façade se pare de vertu bien plus que de véritable efficacité. Le sous-titre de son livre est éloquent: selon lui, cet antiracisme «trahit les Noirs américains». McWhorter y voit la résurgence d’un racisme ancien: «Cette idéologie sectaire est une forme de racisme qui infantilise le peuple noir, encourageant ses adhérents à considérer le peuple noir comme moins capable et à exiger des institutions un traitement spécial.» Dans les écoles, les exigences sont abaissées pour les élèves noirs, au nom de leur fragilité supposée. On bannit toute évaluation négative, on force les notes vers le haut – car tout écart de résultat est attribué à de la discrimination – et on fait preuve d’une plus grande tolérance envers leur indiscipline. Ce paternalisme, que McWhorter qualifie de «condescendance déguisée en respect», ancre l’idée que les Noirs seraient à jamais incapables de réussir par eux-mêmes et qu’il faudrait donc les ménager.
Face à cet antiracisme devenu irrationnel, McWhorter propose des solutions concrètes pour recentrer le débat sur les véritables enjeux rencontrés par les communautés noires. L’auteur souligne notamment la forte proportion de familles monoparentales, l’absence de figures paternelles – souvent incarcérées – et le décrochage scolaire dans les quartiers défavorisés. Il avance trois pistes d’action:
1. Mettre fin à «la guerre contre la drogue». McWhorter considère la politique américaine de répression massive comme un échec retentissant: elle a ravagé les quartiers noirs, alimenté la criminalité, conduit des milliers de jeunes en prison et brisé des familles entières. Il plaide pour une approche plus modérée – inspirée, par exemple, du modèle suisse des quatre piliers et qui combinerait donc prévention, traitement, réduction des risques et répression. Une telle stratégie permettrait de renforcer les liens sociaux et de réduire durablement la criminalité.
2. Réformer l’enseignement de la lecture. En tant que linguiste, McWhorter milite pour un retour à l’enseignement phonétique de la langue, une méthode qu’il juge bien plus efficace pour lutter contre l’illettrisme. Appliquée dès le plus jeune âge, elle permettrait d’améliorer les compétences en lecture et écriture des enfants afro-américains – des atouts essentiels pour réussir à l’école et dans la vie.
3. Valoriser les filières professionnelles. McWhorter déplore le fait que la réussite sociale soit mesurée uniquement au prisme de la réussite universitaire. De nombreux jeunes issus de milieux modestes tireraient davantage profit d’une formation technique ou artisanale, valorisée et bien rémunérée, que d’un parcours académique coûteux, qui les conduit parfois au surendettement ou au chômage. Promouvoir les filières d’apprentissage leur offrirait dignité et perspectives d’avenir.
Enfin, McWhorter invite tous les intellectuels à s’opposer avec courage à cette forme d’antiracisme qu’il juge dévoyé, mâtiné de bons sentiments mais aux effets profondément délétères. De nombreux intellectuels afro-américains partagent ses critiques: Glen Loury, Thomas Chatterton Williams, Thomas Sowell ou encore Shelby Steele. Ensemble, ils suggèrent que le rêve de Martin Luther King n’est pas définitivement oublié.
Yan Greppin est enseignant de philosophie au Lycée Denis-de-Rougemont, à Neuchâtel.
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John McWhorter
Woke Racism : How a New Religion Has Betrayed Black America
Portfolio
Octobre 2021
224 pages
[1] McWhorter distingue trois vagues d’antiracisme. La première vague se concentre sur la lutte politique et institutionnelle contre l’esclavage et la ségrégation, allant du mouvement abolitionniste dès 1790 à l’adoption des droits civiques des années 1960. La deuxième vague (1960-2000) combat les idéologies et mentalités racistes, avec pour but de transformer la conscience collective vers une véritable égalité de droit. La troisième vague, que McWhorter nomme woke racism, opère un retour aux catégories raciales, mais en les inversant: le Blanc est coupable par essence, le Noir toujours victime et infantilisé.
[2] C’est-à-dire ancrée dans les structures, pratiques et culture des institutions (police, justice, prisons, société civile) qui fonctionne indépendamment de l’idéologie de chaque agent. Elle résulte d’une culture organisationnelle et de procédures défaillantes, et affecte tous les citoyens, de Tony Timpa à George Floyd.