Société Chronique

La passion amoureuse, un poison contemporain

4 minutes de lecture
écrit par Baptiste Detombe · 21 septembre 2026 · 0 commentaire

En faisant de l’intensité émotionnelle la preuve de l’amour, notre époque confond passion et relation durable. Nourri par la fiction et l’industrie culturelle, cet idéal condamnerait nos vies sentimentales à une insatisfaction permanente.

Depuis des siècles, la passion amoureuse nourrit les plus grands récits de notre civilisation. De Phèdre en passant par Tristan et Iseult ou encore Roméo et Juliette, nombreux sont les couples mythiques à avoir incarné cet idéal. Il se pourrait pourtant que notre écosystème relationnel soit désormais menacé par la puissance dominante du mythe de l’amour passionnel.

Comment en sommes-nous arrivés là? D’abord par la dissolution progressive des instances morales qui guidaient les individus dans leur vie affective. La sécularisation a relégué les Eglises au second plan, laissant le champ libre à de nouveaux référentiels. L’industrie culturelle a rapidement pris le relais, déployant une force de frappe sans précédent à mesure que les moyens de diffusion se développaient et se démocratisaient: du cinéma aux séries, jusqu’au phénomène de la dark romance. Ces productions culturelles se sont progressivement imposées comme le principal référentiel de notre imaginaire amoureux.

Et pour cause: rien n’est plus captivant à mettre en scène que la passion amoureuse. Mêlant amour, violence, désir et transgression, elle réunit tous les ingrédients des meilleurs scénarios. Pourtant, la fiction n’est jamais anodine. Elle conditionne notre horizon psychologique, offre des modèles et des attentes, en particulier lorsqu’aucune instance concurrente n’existe. Peu d’auteurs ont mieux décrit ce phénomène que Denis de Rougemont: «L’invention d’une rhétorique faisait foisonner rapidement certaines puissances latentes du cœur. L’apparition de Werther, par exemple, a produit une vague de suicides. Rousseau fit boire du lait à toute la cour de France, et René désola plusieurs générations.»

Nous ne sommes pas imperméables aux récits que nous consommons, et c’est là tout le drame de notre vie sentimentale. La force de la passion est ainsi devenue le critère d’évaluation de nos amours. Il faudrait que les montagnes russes émotionnelles soient permanentes, que l’absence devienne une souffrance indicible, que les effusions soient intenses et la violence psychologique intense. Nous avons fait de la passion – qui n’est pourtant pas l’amour – l’alpha et l’oméga de la relation réussie. Nous nous condamnons ainsi à vivre déception après déception, en considérant comme défaillante toute relation – nécessairement faite de ralentissements et de déceptions – qui ne reproduit pas cette intensité romanesque.

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Or cette intensité repose largement sur une illusion. Comme l’explique Stendhal avec sa théorie de la «cristallisation», la passion se nourrit de l’ignorance que nous avons de l’autre et des fantasmes que nous projetons sur lui. Elle constitue souvent l’étincelle qui permet à l’amour de naître, mais elle ne saurait durablement s’y substituer.

Le comble de la passion amoureuse, c’est qu’elle n’a jamais été aussi fantasmée à l’heure où elle est devenue impraticable. En effet, la passion implique l’obstacle: le mariage qui empêche l’union adultère, des familles qui se haïssent de longue date, des règles religieuses qui rendent impensable la vie commune… Or, dans des sociétés libérales aux mœurs souples, plus aucune barrière morale n’est nettement infranchissable. L’existence même d’applications de rencontres extraconjugales comme Gleeden en est un symptôme. Un monde sans interdit ne saurait donner l’espace à la passion déployée.

Ainsi, après avoir perdu le sens de l’amour, nous avons perdu celui de la passion. Telle est la tragédie relationnelle de l’Occident: perdre le sens de l’autre jusqu’à se perdre soi-même.

Ecrivain et philosophe de formation, Baptiste Detombe est le fondateur du média républicain Gavroche. Chaque mois, il pose un regard critique sur les transformations technologiques et anthropologiques de l’époque.

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Baptiste Detombe
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