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Médias

Récit

La tragédie audiovisuelle grecque 8 minutes de lecture

par Nicolas Brodard
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audiovisuel grec

En 2013, la Grèce en crise ferme brutalement son audiovisuel public. Nicolas Brodard raconte, images à l’appui, la bataille autour de ERT: luttes sociales, contrôle du récit et illusions d’un service public réinventé sous l’austérité grecque, au cœur du chaos 

Les conséquences désastreuses de la crise de la dette grecque sévissaient depuis plusieurs mois déjà. Dans les quartiers centraux de la capitale, de violents affrontements avaient lieu presque quotidiennement entre les mouvements de contestation et les forces de l’ordre. Alors que des centaines de milliers de Grecs pointaient au chômage sans espoir, nombre de leurs aînés se voyaient contraints de réassurer le gîte et le couvert à leur progéniture, retrouvant leur charge parentale en dépit de retraites fortement amenuisées. A la nuit tombée, il n’était pas rare d’observer la silhouette d’une mère de famille désœuvrée ou celle d’un membre du voisinage hagard inspecter le chaos de détritus éparpillé dans les rues, y compris dans les quartiers de la classe moyenne aisée. C’est dans l’intention d’appréhender la situation que le journaliste Clément Girardot et moi-même rejoignîmes le pays. 

Notre intérêt se porta sur les effets du démantèlement de la Radio Télévision Hellénique (ERT), subitement décrété en juin 2013 au nom des mesures d’austérité. Bien que les deux principaux partis du pays se soient partagé le pouvoir à intervalles réguliers depuis les années 1990, le gouvernement du Premier ministre Samaras affilié au parti Nouvelle Démocratie (centre-droit conservateur) imputait la responsabilité de la situation à la mauvaise gestion du PASOK (social-démocrate), en charge de l’Etat au moment de l’éclatement de la crise. Le PASOK, lui, se défendait d’avoir hérité d’une mauvaise situation à la suite de l’ère Nouvelle Démocratie qui l’avait précédé. Alors que la population exigeait des explications et la prise de responsabilités politiques, l’intérêt que représentait la maîtrise du narratif et des canaux de diffusion était des plus importants. 

Contre la suppression de ERT 

La réaction du gouvernement Nouvelle Démocratie en charge de négocier et d’appliquer les mesures d’austérité drastiques exigées par l’Union européenne (UE) fut de fermer le groupe public ERT, considéré comme une structure bureaucratique lourde, inefficace, et déficitaire. En léguant la production de l’information à la seule responsabilité des émetteurs privés, cette coupe substantielle permettait de se défaire subrepticement d’une institution perçue comme étant acquise à l’idéologie de gauche. 

L’annonce de la fermeture de ERT créa une vague de stupéfaction et d’indignation à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. A travers ses milliers d’îles, son littoral profondément morcelé et ses défilés de montagne, la Grèce se compose d’un archipel territorial difficile à unifier. Par l’intermédiaire de milliers d’antennes et de relais hertziens, les infrastructures publiques pouvaient se prévaloir d’atteindre tout citoyen, jusque dans les régions les plus isolées. 

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Une enquête sur la lutte pour le contrôle de l’audiovisuel public grec, au coeur de l’affrontement politique qui divise le pays à la veille de nouvelles élections décisives. Photo: Nicolas Brodard

Portés par une certaine idée du service public, les détracteurs de la suppression réduisaient à l’inverse les chaînes privées au statut d’entreprises affairistes, peu soucieuses du bien commun et acquises au néolibéralisme. 

Contre le nouveau ERT 

Sous pression, le gouvernement Nouvelle Démocratie fit demi-tour et, dans l’urgence, rouvrit un média public dont les contours et les prérogatives furent revus à la baisse. Baptisé NERIT, activé par la réembauche d’une partie du personnel précédemment licencié, il fut immédiatement accusé de constituer un succédané de pacotille destiné à aliéner la population plutôt qu’à l’informer, et d’être coopté par le gouvernement d’austérité en place. Pour l’opposition, il devint à son tour un symbole à abattre. 

Depuis la fermeture de ERT et sous diverses modalités, des dizaines de journalistes et techniciens mis sur le carreau continuaient à émettre depuis Thessalonique ou Athènes de manière bénévole, prenant dans certains cas le parti de l’illégalité. Ce mouvement estimait s’inscrire à la fois dans la continuité de ERT – dont il s’était approprié une partie des locaux et du matériel –, et se voyait investi d’une mission nouvelle portée par l’idéal d’un service public critique, autonome, gouverné collectivement et repensé en profondeur. 

Pour une alternative à ERT 

A Athènes, la résistance s’organisait autour de la création de ERT open, une radio placée sous le parrainage de PospERT, le syndicat des (anciens) employés de l’audiovisuel public. Tout en s’essayant à une gestion horizontale, le média était représenté sans concession par la notoriété de Panagiotis Kalfagiannis, un puissant tribun aux allures de martyr à bout de nerfs, directeur dudit syndicat. La chaîne entendait couvrir la crise en privilégiant le point de vue social, contre les prérogatives de l’UE et de la Banque mondiale, et contre la logique austéritaire. Elle militait en outre pour la réouverture de l’audiovisuel public historique en exigeant la réintégration complète du personnel licencié, qui par ailleurs constituait ses forces vives. Elle se trouvait alors parfaitement alignée sur la politique d’un parti en pleine ascension, et qui allait bientôt changer la donne: SYRIZA. 

Le degré de défiance était tel qu’on avait fait en sorte que les locaux du syndicat et de ERT open soient installés face à la Maison de la radiodiffusion, d’où il s’étaient fait éjecter manu militari par la police quelques mois plus tôt, et d’où émettait désormais NERIT. A travers leurs fenêtres, les militants pouvaient observer l’objet de leur désir et de leur désarroi à loisir, en fustigeant la position de leurs anciens collègues: égoïstes fautifs d’avoir opté pour la collaboration et le confort d’un salaire indu sous NERIT, plutôt que pour la cause de la lutte sociale et médiatique. Chez l’ennemi, de l’autre côté de l’avenue Mesogion, on relativisait cette bravade en saluant le talent théâtral des insurgés, et en déplorant leur mauvaise foi: la position de pouvoir du syndicat et de ses membres au sein de la structure véreuse et ankylosée de l’ancien ERT n’était ici pas considérée comme ayant été héroïque et exemplaire. 

Pour la réouverture de ERT 

ERT open, tout comme les radios et la télévision régionale ERT3 du côté de Thessalonique, figurèrent parmi les principales caisses de résonance des mouvements sociaux, et représentaient à ce titre la voix des déshérités réclamant justice et soutien en réponse à la situation qu’ils subissaient de plein fouet. 

Plus à l’horizon, sur les crêtes de l’Attique dominant le paysage, planait pourtant l’espoir de voir nombre de revendications exaucées par le parti de gauche radicale SYRIZA d’Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis. Dans ces circonstances, on comprit rapidement que cette formation bénéficiait d’un traitement plutôt favorable de la part des journalistes s’étant découvert une fibre indépendante dans l’intervalle. Récemment monté en puissance dans le jeu politique en défendant une position de rupture politique et institutionnelle historique, ce mouvement de coalition populiste préconisait une résolution de crise solidaire basée sur l’imposition majoritaire des hauts revenus, et, parmi ses actions phares en cas d’élection, il promettait la dissolution de NERIT et la réouverture de ERT. 

La gauche face au réel 

Après avoir remporté les législatives de janvier 2015 face à Nouvelle Démocratie, SYRIZA tint sa promesse et ERT fut rouvert le 11 juin en réintégrant l’entièreté du personnel. Mais le Grand Soir politico-médiatique n’eut pas lieu. D’une fois qu’ils eurent réinvesti leurs locaux et fonctions respectives, la cohabitation entre les vétérans de l’expérience militante, les non-alignés et les traîtres fut houleuse. Il ne restait plus grand-chose de la satisfaction relative générée par cette expérience intense et inédite. ERT retrouva la forme et l’inertie d’un paquebot d’Etat. Quant au mouvement SYRIZA, malgré sa combativité, il ne put que freiner et limiter l’application de coupes budgétaires supplémentaires, et finit par décevoir une partie subsantielle de sa base. 

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Antennes hertziennes du réseau de service public près d’Antikyra, sur les crêtes bordant le golfe de Corinthe, le 11 novembre 2015. Photo: Nicolas Brodard

Durant plus d’une année, renforcés par la perspicacité de notre traducteur et facilitateur Kostas Maragos, nous avons consulté des acteurs issus de différents secteurs médiatiques, tous plongés dans l’introspection, la recherche d’explications ou de solutions à la tragédie nationale alors en cours. De mémoire, je puis dire que nous n’en rencontrâmes pas un qui n’admît que l’état de l’audiovisuel public était à l’image du pays et nécessitait une réforme, ou qui ne confiât qu’il avait péché sur le fond par conformisme, par complaisance ou encore par déni. Seulement, sans surprise, chacun continuait de voir midi à sa porte. L’identification et l’interprétation des objets de critique, ainsi que les solutions préconisées, variaient sensiblement selon le régime d’interprétation des intéressés. 

Pourtant, au sein du grand public, nous constations la progression d’une tendance qui consistait à percevoir le système de corruption et de fraude fiscale endémiques ayant miné le pays comme étant de la responsabilité de tous. 

L’histoire grecque nous a récemment légué une nouvelle tragédie, tant atemporelle qu’universelle, que nous ferions bien d’analyser grâce au recul que l’éloignement des événements permet déjà. Avec l’aide de ses illustres philosophes et la critique de leurs commentateurs, nous pourrions notamment admettre que le degré effectif de représentativité et d’indépendance des journalistes de service public ne se mesure pas à l’avis des spectateurs ou auditeurs, mais à l’aune d’un niveau de probité en soi, servant avant tout le doute face à la complexité du réel. 

Photographe de profession, Nicolas Brodard est membre de la rédaction du Regard Libre.

Vous venez de lire un récit tiré de notre dossier «Quel service public?», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°123).

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