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Fanny Ardant en transsexuelle dans « Lola Pater »

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Une rubrique partenaire de Cinérevue, l’émission cinématographique de NeuchVox. Prochain direct : lundi 2 octobre 2017, 20h30 – 21h00

Zino (Tewfik Jallab) est un jeune homme d’origine algérienne. Suite à la mort de sa mère, il décide de partir à la recherche de son père perdu de vue vingt ans plus tôt. Quelle ne va pas être alors sa stupéfaction à l’heure des retrouvailles. Ce n’est pas un homme, mais une femme qu’est à présent son père. Signant son cinquième film, Nadir Moknèche a confié le rôle du personnage transsexuel à la délicate Fanny Ardant.

Une interprétation déconcertante

Le public comme la presse sont forcément divisés sur le fait que le héros transgenre de l’histoire ne soit pas incarné par une personne ayant vraiment vécu une telle opération. D’autant plus qu’avec Fanny Ardant, le réalisateur franco-algérien n’a pas choisi l’actrice la moins connue pour sa féminité. Toute une iconographie de femme sublime entoure celle qui s’est fait connaître dans des films comme Pédale douce ou Huit femmes.

Le choix du cinéaste a cependant le mérite d’accorder de l’importance au jeu d’acteur et d’être cohérent avec son métier. Lire la suite Fanny Ardant en transsexuelle dans « Lola Pater »

« Le Sang », extrait n° 6

Le Regard Libre N° 30 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils

Il y avait quelques retouches à faire. A peine. Elle passait ses mains sur le tissu souple, les hanches et les côtes, d’un œil expert, pensait-elle. Comme s’il ne remarquait rien. Elle tremblait. C’était les habits de son fils, celui qui allait bientôt arriver. Longues bottes noires, pantalons d’équitation et large chemise. Autour du cou, une cravate, assez ample, presque un foulard. Ils faisaient quasiment la même taille ; à peine était-il un peu plus petit et fin. Elle allait les reprendre. Elle en avait assez de ces habits de jardin, vieux haillons de grosse toile. Lui aussi se trouvait beau dans le miroir, presque trop bronzé dans ces habits qui sentaient l’homme, l’homme riche surtout, celui qui ne se refuse rien.

Il pouvait les garder, mais ici seulement. Les prendre au village, c’était hors de question. Pourquoi pas en fait. Non, on l’aurait vu, on aurait compris, on n’aurait peut-être rien dit, mais les autres femmes l’auraient trouvé beau, elles aussi. Non, il ne valait mieux pas. Et son fils ? Il serait jaloux, bien sûr, mais qu’importe. Ces habits, il ne les mettait plus ; c’était pour ça qu’il les avait laissés là. Il grimaça. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 6

« Le Sang », extrait n° 5

Le Regard Libre N° 29 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte (fin)

En rentrant chez lui ce soir-là, en longeant les abords secs de la forêt, il repensa à la manière dont elle s’était présentée à lui, Pauline L****, presque absente, semblable à un spectre qu’attire la chair vivifiante. Il savait qu’elle était belle, encore jeune quoiqu’au début de sa fanaison. Pourtant, comme c’est souvent le cas pendant ce moment fugace où l’on rencontre une personne pour la première fois, et qu’on y repense par la suite, il peinait à discerner ses traits. Il la voyait comme de dos, grande, presque aussi grande que lui, ses longs cheveux blonds dénoués. Ils avaient quelque chose du vert ou du bleu de cette mer qu’il n’avait jamais vue, des cheveux qui tombaient en vagues sur son dos, presque jusqu’aux reins. Etrangement, il les voyait dénoués, même s’il était certain qu’elle avait dû les ramener en chignons au-dessus d’elle, au-dessus de son visage. Telle fut l’image qui se présenta à lui, et qu’il garda par la suite. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 5

« Le sang », extrait n° 3

Le Regard Libre N° 27 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte (suite)

Il avait pensé que la fille le soignerait, comme autrefois, avec son cortège charnel et son souffle sur sa nuque ; qu’il pourrait cueillir sur ses lèvres le goût de sa jeunesse. Mais le baiser ne lui laissa qu’un goût amer, comme quelque chose de faux. Pour la première fois, il avait volé, il avait usé de la force, de la brutalité presque, pour obtenir ce qu’il voulait. C’était peut-être ça, être un homme, et il le détestait. Faire usage de sa brutalité et l’apprécier encore plus qu’elle. Prendre et ne rien demander ; prendre et ne rien laisser.

Naguère, il avait fallu qu’elles vinssent le chercher, timide, derrière un sourire. Non pas qu’il les craignait, non pas qu’il les fuyait. Mais parce qu’il aimait se faire aimer et qu’il les aimait mieux en retour, plus faible et peut-être plus beau jusque dans l’étreinte, secrète, promesse des nuits lucides comme celle-ci. Des nuits d’été quand il fait encore chaud, et que la ferveur religieuse pousse à l’exaltation de ce qui est grand, l’exaltation dans le silence, sans plus de parure aucune que la peau nue sous les corps, dans la nuit sans voile. Lire la suite « Le sang », extrait n° 3

« Les Fantômes d’Ismaël » ou le passé qui nous rattrape

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

Une rubrique partenaire de Cinérevue, l’émission cinématographique de NeuchVox. Prochain direct : lundi 5 juin 2017, 20h30 – 21h00

« Ne sois pas jalouse des fantômes, ma chérie. »

Vingt et un ans, huit mois et six jours que Carlotta (Marion Cotillard) a disparu. Son mari, Ismaël (Mathieu Amalric), imbibe d’alcool son deuil inassouvi. Son père, Monsieur Bloom (Laszlo Szabo), vit dans l’horreur constante d’imaginer voir sa fille partout. Et voilà qu’elle ressurgit d’entre les morts, sereine. « Je suis partie seule. Je sais plus pourquoi. »

Elle apparaît un après-midi de soleil doux, sur une plage limpide de Bretagne. Seulement, cela fait deux ans qu’Ismaël est sur une voie – maladroite – de reconstruction. Il a rencontré Sylvia (Charlotte Gainsbourg), une astrophysicienne austère et maternelle. Le fantôme, s’imposant d’un élan naïf et blessé, triangule la relation amoureuse. Lire la suite « Les Fantômes d’Ismaël » ou le passé qui nous rattrape

« Le Sang », extrait n° 2

Le Regard Libre N° 25 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte (suite)

En sortant, il suivit la procession, au-dehors du village, jusqu’à la petite chapelle au milieu des hautes herbes. C’était la liturgie des jeunes, celle de la Saint-Jean, qui a lieu le soir, tard, et où le prêtre célébrait la nuit la plus longue avec un petit autel de bois, sur le parvis rustique. Il prit place au milieu des fidèles, debout parmi eux, et comme eux ne pensait pas encore à la fête qui se préparait au village, au vin et au chant, aux ivrognes et aux païens qui les attendaient déjà, et ne participaient pas au culte divin. Il voulait encore un moment respirer la lumière de cette nuit presque claire, où les chevelures brillaient dans la pénombre, et les peaux pâles des jeunes filles, et leurs yeux. Le service commença, et en s’agenouillant dans l’herbe, il put saisir un instant comment les plantes croissaient sous le soleil du créateur. Il était beau que personne ne parlât. Quand le prêtre éleva l’hostie, il ne pensa plus à sa jeunesse, et oublia qu’il l’avait perdue, comme les rêves se dissipent peu à peu au milieu de la journée, et que le souvenir qui nous était clair au matin ne peut plus être appréhendé le soir, quoiqu’il demeure présent. Mais il ne trouva pas la force de se lever, et d’aller communier. La mémoire de sa jeunesse lui revenait. Il se sentait sale. Peut-être sale de l’avoir perdue, alors qu’il aurait dû veiller sur elle avec plus d’attention, et la chérir comme le soleil chérit la vigne, et donne du vin. Peut-être avait-elle détesté son égoïsme coupable, et s’était-elle enfuie parce qu’il était un monstre, ou qu’il était simplement devenu trop vieux pour elle, sans rire et sans joie, promis à la fatigue et aux regrets. Non, il n’oserait pas s’avancer, et recevoir le Christ dans sa bouche, agenouillé qu’il était, quand ses mains étaient si sales, ou allaient le devenir. Pas sans elle en tout cas, pas sans elle pour lui tenir le bras, et le soutenir. Au lieu de cela, il fit son deuil, en versant une larme sur les herbes, puis se leva. Le sel de la terre, pensa-t-il. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 2

« Le Sang », extrait n° 1

Le Regard Libre N° 25 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte

Ils ne sont pas nés vieux. Tout au plus leurs jours, des vignes sucrées de novembres, ont-ils coulé plus rares et plus denses sur la terre rouge, la terre assoiffée qui dicte, au gré des semailles et des moissons, les joies et les peines. Avares en tendresses, ils ont veillé avec l’œil de celui qui n’a rien sur le peu qu’ils avaient, leurs joies muettes, et c’est pour ça qu’ils les ont chéries sur nos traits, bien des années plus tard, quand nous leur avons souri. Nés de malheurs silencieux. Nés des joies mortes de leur jeunesse.

Ils ont passé comme un ruisseau d’eau froide dans la montagne, en courant sous le soleil, et pourtant, eux aussi, ils ont été jeunes. Brièvement. Le père de mon père n’avait pas vingt ans, quand il la perdit, sa jeunesse, un jour qu’il était aux champs. Il l’avait prise avec lui en partant, par la main, et il l’avait laissée jouer pendant qu’il travaillait, seul, au bord des bois qui dominent la plaine. Comme toujours quand la journée avait touché à sa fin et que la sueur brûlait son cou laborieux, elle s’était tue, il n’avait plus entendu son chant, celui des cascades et des petits enfants. Il avait appelé sa jeunesse, et il ne l’avait pas trouvée. Peut-être s’était-elle perdue, volage, là où les taillis sont incultes et les gorges avides, dans les creux où, parfois, l’esprit emmène les jeunes gens, et dont ils ne reviennent pas. Peut-être aussi était-il devenu sourd, comme son père qui était mort sept mois plus tôt, fatigué comme lui, et il n’avait pas eu le courage de la chercher. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 1