Archives du mot-clé le sang

« Le Sang », extrait n° 12

Le Regard Libre N° spécial « Ecologie – Pour un revirement intégral » – Sébastien Oreiller

Chapitre III : Départ de la mère (suite et fin)

Revenu à pied depuis l’église, alors que le docteur l’avait dépassé en voiture, marchand à pas lents depuis la terre glacée de ses ancêtres, il prépara le café et le pain du soir, mit les frères et sœurs au lit et se coucha. Il faisait froid et il songea. Il songea à ce que serait sa vie future maintenant que la mère était morte, à ce que serait celle de ses enfants, et des enfants de ses enfants. Il vit les foins et les moissons, la vigne, et les tabourets de bois. Il sentit sur sa langue le goût du mauvais vin, il sentit l’odeur des corps sales, les sécrétions des bêtes dans l’étable, et celles des hommes dans un trou dehors, derrière la maison. Il vit la naissance des riches, et les suaires des pauvres. Il vit les fatigues des vieux et les ânes qui se crèvent à porter le poids des fagots, il vit les dos de ses enfants lorsque l’âge les aurait saisis eux aussi, courbés et douloureux, et les chaussures cloutées, et il détourna son regard vers la plaine. Le fleuve fumait sous la chaleur et se mêlait à la vapeur du train qui fendait le sol brun et indigent comme un éclair, brillant et insaisissable. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 12

« Le Sang », extrait n° 11

Le Regard Libre N° 35 – Sébastien Oreiller

Chapitre III : Départ de la mère

En portant le cercueil, le poids de la mère sur les épaules, il ne songeait même pas lorsqu’il pénétra sous la vieille nef de pierre. Il ne songea pas que peut-être il avait causé sa mort, au chagrin distillé dans son cœur par les événements de la montagne, la disparition soudaine de son fils. Il savait qu’elle connaissait tout, qu’elle n’avait jamais rien dit, mais qu’elle savait. Il avait perdu sa jeunesse ; un mois plus tard, la mère était morte. Il n’y avait rien à comprendre. L’office commença, et il s’assit devant, avec les petits frères et sœurs, qui pleuraient sans trop se rendre compte. Qu’allait-il faire avec eux ? Les envoyer au pensionnat, en ville, chez les prêtres ? Il n’en avait pas les moyens. Le pensionnat, pour eux, ce serait l’orphelinat. Ou alors, il les éduquerait, du mieux qu’il pourrait, mais il ne pourrait être à son tour et père et mère. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 11

« Le Sang », extrait n° 10

Le Regard Libre N° 34 – Sébastien Oreiller

Intermède

Depuis la montagne, on entendait les marécages de la plaine. De ci, de là, le fleuve mal endigué laissait apparaître de petites taches qui brillaient dans la nuit et vous reflétaient. Tel une bise d’automne, le coassement des grenouilles s’envolait le long des pentes, jusque dans les chambres à coucher, tout un petit monde humide qui s’agitait le soir venu, comme un grand corps qui se tourne et se retourne, immobile. Rien de plus nonchalant que ces batraciens qui gloussaient, à quelques centimètres les uns des autres, se dévisageaient sans mot dire, gobant des mouches faciles à gober. Et pourtant, de leurs aspérités, de leur ressentiment de grenouilles s’élevait comme un chœur sinistre dans la nuit, une sorte battement irrégulier, accouplé au bourdonnement sourd des insectes. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 10

« Le Sang », extrait n° 9

Le Regard Libre N° 33 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Quand il fut rentré chez lui, dans les pénates de la mère, couché sur son lit la fenêtre ouverte, endormi dans les courants de la nuit, il songea à ce qu’il devait faire. Il repensa aux dernières journées qu’il avait passées en leur compagnie, ce qu’il avait enduré pour elle. Comment, pour lui faire plaisir, il avait accompagné les deux détritus en promenade, comment elle s’était installée à même l’herbe, au bord de l’étang, dans un habit blanc, presque transparente sur le rivage. L’ombre des arbres l’avait noyée. Pendant qu’elle les regardait, pendant que les filles erraient alentour, ramassant les bouquets de petites orchidées et de gentianes pour en garnir leur chambre, eux s’étaient baignés dans cet étang froid qui descend des montagnes, détrempé du courant limpide leur chair impure, sous le regard de la mère. Cette eau, il le pressentait, souillerait bientôt les pentes montagneuses, en torrent rapide, jusqu’à se jeter dans le fleuve en contrebas, inondant la plaine de leur saleté. Les petites gens s’en désaltèreraient à l’envi. Un germe allait s’abattre sur le pays, celui du mépris qu’ils lui portaient, pendant qu’elle beurrait leurs tartines et épluchait les œufs durs. Comment pouvait-elle l’aimer sans les détester ? Lui qui respirait l’air des forêts et des écorces, et la mousse et les animaux des champs. Il détourna son regard dans les profondeurs et vit son reflet, sous lequel gisait, noyée, la jeunesse qu’il avait recherchée. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 9

« Le Sang », extrait n° 8

Le Regard Libre N° 32 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Comme la Terre qui a trop transpiré sous le soleil, il prit froid en partant. Rien ne lui semblait plus vénéneux que cette brise rampante, effluve humide du fleuve qui roulait en contrebas, mais aussi haleine des damnés de la montagne, fracassant leurs pierres dans les alpages et effrayant les pâtres. Lui qui aimait le soleil et la vigne, la canicule même, qui ne désemplit pas, et les journées fécondes de juin, et la moiteur de juillet. Quelle soirée ! On eût dit le début de l’automne, et ses poumons souffraient dans le froid parce qu’il avait trop fumé. Le crépuscule lui-même semblait pressé d’en finir, de l’abattre en arrivant trop tôt. Les choses changeaient, et il n’en connaissait pas la cause. Il ne savait pas quelle âme agitait les arbres, comme des doigts morts sans sang, parce que la sève était redescendue, et se terrait dans les racines. Comment la terre pouvait s’endormir, et trouver son repos, alors que l’heure était encore aux sourires et aux moissons. Une brève averse avait détrempé les chemins, et ses pas avançaient dans la boue, boue de l’âme, saleté d’un cœur tempétueux. Il avait perdu. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 8

« Le Sang », extrait n° 7

Le Regard Libre N° 31 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Ils étaient deux. Il y avait le fils et son ami. Ils entrèrent dans la grand’salle, brillants de poussière et d’éclat, en uniformes entre les portraits des ancêtres. L’un était grand et blond, avec les mêmes reflets marins que sa mère, et dans le regard la même arrogance froide ; l’autre plus petit et plus maigre, longs cheveux noirs et teint d’olive, qu’il gardait loin du soleil. Pas d’arrogance dans le regard, mais de la malice dans le sourire.

Ils avaient dû les attendre longtemps. Les filles, lassées, s’en étaient allées, et avaient déserté les lieux, subsidiaires à l’ombre de leur frère, ce frère qu’elles n’aimaient pas, et leur vision mouvante se confondait avec l’image de quelque aïeule sur la paroi, comme elles squelettique et vaporeuse. Le soleil tapant de l’extérieur avait plongé la grand’salle dans la pénombre ; on ne discernait plus les visages contre les murs. Seule la moiteur ruisselante qui perlait au bout des longs voiles blancs et des mains, humidité des vieilles demeures ou des chapelles, conservait aux corps leur réalité naturelle et pourtant volatile. Il allait prendre froid. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 7

« Le Sang », extrait n° 6

Le Regard Libre N° 30 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils

Il y avait quelques retouches à faire. A peine. Elle passait ses mains sur le tissu souple, les hanches et les côtes, d’un œil expert, pensait-elle. Comme s’il ne remarquait rien. Elle tremblait. C’était les habits de son fils, celui qui allait bientôt arriver. Longues bottes noires, pantalons d’équitation et large chemise. Autour du cou, une cravate, assez ample, presque un foulard. Ils faisaient quasiment la même taille ; à peine était-il un peu plus petit et fin. Elle allait les reprendre. Elle en avait assez de ces habits de jardin, vieux haillons de grosse toile. Lui aussi se trouvait beau dans le miroir, presque trop bronzé dans ces habits qui sentaient l’homme, l’homme riche surtout, celui qui ne se refuse rien.

Il pouvait les garder, mais ici seulement. Les prendre au village, c’était hors de question. Pourquoi pas en fait. Non, on l’aurait vu, on aurait compris, on n’aurait peut-être rien dit, mais les autres femmes l’auraient trouvé beau, elles aussi. Non, il ne valait mieux pas. Et son fils ? Il serait jaloux, bien sûr, mais qu’importe. Ces habits, il ne les mettait plus ; c’était pour ça qu’il les avait laissés là. Il grimaça. Lire la suite « Le Sang », extrait n° 6